Angélique Ionatos: la lumière et la révolte

Angélique Ionatos a créé un disque autour de la crise grecque. Elle le qualifie elle-même de « cri de révolte ».
Photo: Réa Créyann Orhan Angélique Ionatos a créé un disque autour de la crise grecque. Elle le qualifie elle-même de « cri de révolte ».

La voix est grave, la guitare pénètre une musique hors du temps avec ses silences et ses accords ouverts, l’interprétation est empreinte de passion, mais riche en nuances : Angélique Ionatos est une artiste intense au chant tragique qui paraît se fondre dans les voies de l’histoire. Celle de son histoire personnelle, de sa Grèce remuée, de son pays, de la poésie, mais aussi celle de l’humanité entière, ses déchirements, ses crises, ses exodes. Dans l’ombre de la vie, l’artiste lance un cri du coeur et cherche aussi la beauté lumineuse, ce que reflète le plus récent disque Reste la lumière, consacré exclusivement aux poètes grecs, qu’elle vient offrir en trio ce mercredi à la salle d’Youville du Palais Montcalm et ce vendredi au Gésù.

La première pièce du disque est une chanson de courage d’Odysseas Elytis : « Parfois, la ruelle sombre mène à une place fleurie. Parfois même, le malheur s’ouvre sur l’embellie », chante Ionatos. En entrevue, elle relance : « Oui, effectivement, je cherche la lumière, mais ce disque est autour de la crise grecque. Je suis très en colère et très désespérée de ce qui se passe dans mon pays. J’ai voulu faire un disque entièrement consacré à la Grèce et aux moments tellement tragiques qu’elle traverse. Ce disque est un cri de révolte. »

Dans la vie, la grande interprète grecque entretient un rapport direct avec son pays d’origine : « J’y vais souvent. J’ai une maison à Lesbos, qui est l’île tristement célèbre pour le moment, puisque tous les réfugiés syriens abordent là. C’est à 15 kilomètres de la Turquie. J’y suis allée cet été et je ne l’ai pas reconnue puisqu’il y avait entre 800 et 1000 réfugiés qui arrivaient par jour. »


Apprendre de l’histoire

Comment peut-on gérer un tel drame ? « On n’arrive pas à le gérer. Ce qui en découle, c’est un désespoir et peut-être aussi un désespoir face à l’humanité, parce que de voir des gens, des femmes, des enfants, des vieillards marcher sans rien avec un petit sac en plastique… On est en pleine tragédie et, jusqu’à maintenant, l’Europe nous a laissés dans une totale indifférence. Et maintenant, ils ont envoyé quatre bateaux de la marine militaire pour probablement refouler les réfugiés vers la Turquie, et non les aider. On se demande si on apprend quelque chose de l’histoire. »

À peine adolescente, Angélique Ionatos a vécu l’exil avec ses parents : « C’était la dictature des colonels et, à ce moment-là, j’ai vu ce que c’était d’être réfugiée. Personne ne quitte son pays par plaisir. Dans mon cas, c’était la dictature, dans le cas des Syriens, c’est la guerre. Que dire ? Les mots me manquent. » Ces mots, si importants, qu’elle porte pourtant depuis quarante ans, se campent en elle comme une arme qui lui permet d’attaquer furieusement le destin. Dans la langue grecque, elle a trouvé un refuge, une patrie : « C’est une langue qui vient de très loin, mais qui a sauvegardé des mots du grec ancien et du grec archaïsant. Cette langue a évolué certes, mais en étant toujours ancrée dans le grec ancien. Et dans le grec ancien, chaque mot dit son origine. »

Sur Reste la lumière, le chant de Ionatos transmet aussi l’écho des lamentations antiques du thrène, alors que la musique trace un pont naturel entre l’Orient et l’Europe par les guitares, le violoncelle, le bandonéon, ou la voix de poètes comme Elytis, Kapsalis, Karyotakis et quelques autres, dont Ionatos elle-même.

De la lumière qu’il reste, la bouleversante artiste retient une force qui l’anime : « Je considère que la lumière grecque est l’une des plus belles lumières du monde. Et le titre du disque est un extrait de la chanson Optimisme (Si l’arbre brûle). Si l’arbre brûle, reste la lumière, mais c’est peut-être aussi parce que, pour le moment, on n’a pas grand-chose d’autre que la lumière. »

Angélique Ionatos – Reste la lumière

À Québec : à la salle d’Youville du Palais Montcalm, mercredi 24 février à 20 h 30. Montréal : au Gésù, vendredi 26 février à 20 h, dans le cadre de Montréal en lumière.

3 commentaires
  • Alain Bélanger - Abonné 23 février 2016 08 h 18

    Angélique à Québec les 24 et 25 février

    M. Bernard a omis de mentionner que Mme Ionatos se produit aussi jeudi le 25 février en plus du 24 et ce à guichet fermé!

  • Lucien Cimon - Inscrit 23 février 2016 10 h 58

    Faut-il qu'elles soient loin de leur sol pour que les racines ressentent la soif de ce qui leur est essentiel pour que vive l'arbre et qu'il produise ses fruits?
    À quand le retour de nos artistes capables de ressentir et d'exprimer cette nécessité?

  • Gilbert Turp - Abonné 24 février 2016 08 h 44

    Sur scène

    J'ai eu le bonheur de la voir en concert il y a 2 ans. Je ne l'oublierai jamais. Une présence colossale, à la fois tragique et lumineuse, absolument hors du commun, elle nous prend littéralement aux tripes et en même temps s'adresse à nos consciences.

    Si vous ne l'avez pas déjà vu, courrez-y !