Quand Radio Radio rime avec anglo

Radio Radio va chanter en anglais non pas pour conquérir le monde, mais pour « se réinventer un peu ».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Radio Radio va chanter en anglais non pas pour conquérir le monde, mais pour « se réinventer un peu ».

Le rendez-vous est à 17 h , dans un resto d’ancienne manufacture du Mile-End. Seulement voilà, le resto ferme à 17 h. Encore heureux que les gars de Radio Radio ne soient pas en retard : le patron, conciliant, nous laisse une petite demi-heure de sursis, le temps de faire les comptes et de ranger. N’empêche, ça parle : ni le tandem acadien ni moi ne sommes en terrain familier. C’est assez symbolique, je trouve : je n’ai pas l’allégeance hip-hop/électro très naturelle, et Radio Radio est en ville pour parler de Light the Sky, cinquième album, le premier en anglais dans le texte. Pour la zone de confort, on est un peu en dehors. Plus près d’une « M-class planet with a spaceship / Like a Romulan », pour citer Living a Dream.

Beau symbole, aussi, que ce titre d’un rap en orbite : ça pulse, c’est dansant, mais en apesanteur, dans l’espace intersidéral du rêve : « I’m dreaming / I’m floatin’ / I made it up / And I’m open for everything. » Impossible de ne pas penser que ça reflète un peu l’intention de cet album en anglais. Rêve de réussite nord-américaine, voire mondiale, rêve en couleurs ? « Je pense qu’on est des créateurs conscients / inconscients dans le rêve de la vie », poétise Gabriel L.B. Malenfant, tout souriant. « Le rêve fait partie de la création, et le rêve grandit avec chaque disque, on redéfinit le rêve à chaque disque. Au début, le rêve c’était de faire du rap en chiac, et là notre rêve s’exprime en anglais, mais c’est toujours Living a Dream pour nous autres… »

Jacques Alphonse Doucet renchérit : « C’est toujours d’idée du nouveau challenge. On n’a jamais été un novelty act, où le gimmick serait de faire du rap en chiac. C’était notre manière, c’est tout. Mais dans les yeux de certains, Radio Radio, c’était un peu le gimmick chiac. Pour nous autres, passer à l’anglais, pour moi qui viens de Moncton, c’est juste normal, y a du français dans ma vie, du chiac, et de l’anglais. Cet album, c’est dire OK, regarde, on est capable de faire autre chose de bon sans brandir le drapeau acadien, tout en restant Acadiens. C’est juste être nous-mêmes. »

 

L’inévitable comparaison

La question demeure entière : que gagne-t-on, que perd-on au change ? Ce n’est pas Groënland ou Will Driving West, ces groupes québécois francophones qui décident d’emblée de chanter en anglais. Il y a ici, bien plus que pour le minialbum anglo de la championne acadienne Lisa LeBlanc (qui se présente comme une parenthèse, une permission spéciale), un choix qui appelle la comparaison. Le duo qui scandait 50 Shades of Beige sur le précédent album EJ Feel Zoo (« Beige c’est le happy gris / Slight passion pour la vie ») s’exprime-t-il forcément autrement dans My Dance Floor, par exemple (« Catch my vibe and catch my flow / Take a ride on my ego ») ?

« Pour nous, tout ce qui se dit en anglais se dit en français ou en chiac, tranche Doucet. Le challenge, c’était que ça sonne autant. » Malenfant prend le relais (quand on leur parle, il y a une dynamique du partage dans le discours, comme dans un rap) : « Je pense que notre parler acadien se rapproche déjà beaucoup de l’américain dans la cadence, dans le flot. Le transfert du chiac à l’anglais, pour nous autres, c’est pas un si grand changement. C’est naturel, et ça n’a rien à voir avec une quête d’identité. » Doucet : « Les gens savent qu’on vient d’Acadie et ça finit là. »

 

Aller ailleurs

Il y a quand même un patent désir de succès ratissant plus large, non ? Doucet se rebiffe : « On n’a pas dit : on va chanter en anglais pour conquérir le monde. » Malenfant nuance : « On avait envie de se réinventer un peu. Ça a été quelque chose de pur dans le processus, ça a bien sorti, ça coulait à flot. Mais évidemment, on n’est pas fous, on sait qu’une fois le rap en anglais, ça ouvre des portes pour faire des showcases, développer des marchés, aller ailleurs. »

La musique aussi a changé. Ça se danse plus énergiquement qu’avant, c’est plus manifestement festif : geste conscient, aussi, que la collaboration avec Shash’u, vétéran de la scène rap montréalaise, membre de l’équipe Fool’s Gold, de réputation planétaire. Il y a aussi les musiques de l’excellent Alex McMahon, de J.u.D., et DJ Champion le temps d’une chanson, mais l’estampille Shash’u est indélébile. « On a approché des gars qui savaient déjà faire danser le monde, souligne Malenfant, rassembleur. Mais on a toujours cherché à faire danser. Tous nos messages passent par la transe, la joie de vivre, la célébration. » À Doucet de nuancer, cette fois : « Mais chaque chanson peut se décliner en plusieurs degrés. Y a le côté plus popcorn, et le côté plus pensé. Dire “ get off my dance floor ”, au premier degré, c’est le DJ avec son ego, mais ça peut aussi être un maire qui dit : sors de ma ville, t’as pas le droit de contester. C’est ça, Radio Radio. » On aura compris : c’est Radio Radio dans toutes les langues et sur tous les tons.

Radio Radio - Then Came The Music

Light the Sky

Radio Radio, Bonsound