Opéra - Musique de choix pour théâtre ordinaire

Dire que cette remise à l'affiche de La Bohème à l'Opéra de Montréal (OdM) va passer à l'Histoire, qu'elle se signale par sa pertinence ou sa qualité exceptionnelle, tout cela serait copieux mensonge. On fleure encore le conservatisme de l'ancienne direction (où l'on allait usant de «mise en scène moderne dans des décors conventionnels») et la direction du plateau ne fait que reprendre ce qu'on avait déjà vu en substituant côté jardin et côté cour, probablement pour être original. Il est toujours un peu ironique de voir un public trouver «belles» ces scènes de misère quand elles sont dans des décors dépassés et qu'on maintient à distance la réelle pauvreté que voulait décrier le compositeur. On a déjà vu des Bohème punk ou de motards, mais depuis sa limousine, un certain public de l'OdM ne les verra jamais, ayant repoussé l'art bien loin de la réalité.

On assiste en effet à un genre de production qui tient plus du divertissement que du véritable opéra. À trop vouloir faire comme les autres, on noie l'originalité à quelque niveau qu'on tente de la trouver. Alors le jeu de tous les chanteurs se fait convenu, pour ne pas dire superficiel. Leur chant devient l'artifice par lequel on veut recréer une émotion déjà prévisible. Nul n'est interprète en ce domaine, chacun se contentant de représenter la personnification d'un rôle et ne lui apportant rien que ce que les images d'Épinal ont déjà moult fois illustré, tentant de bien placer sa note — et n'y arrivant pas toujours.

Pourtant le constat ne saurait s'avérer négatif. Au moins on tient ici la preuve, fournie par tous les artisans de cette production, que ce pays est désormais mûr pour que l'opéra y vive de ses propres ailes sans compter sur des moyens extérieurs et hors des succès d'estime de vedettes locales. La qualité de la production est loin d'être folklorique, simplement dépassée. On considère alors cette Bohème comme un clin d'oeil à une époque révolue, le genre de production qu'on reverra quelquefois pour se souvenir de comment ce fut avant. La responsabilité est grande pour la nouvelle direction de l'OdM de nous inventer l'ailleurs d'aujourd'hui plutôt que de nous cantonner dans des musées.

Au travers de tout ce spectacle ordinaire qu'on nous réchauffe encore pour ne pas trop grever le nerf oculaire, il se dégage un petit miracle pour le nerf acoustique: la direction de Yannick Nézet-Séguin. À la tête d'un orchestre en assez bonne forme, il fait plus que diriger; on a droit à une véritable interprétation de La Bohème. Combien de fois n'arrive-t-il pas à faire sortir tel ou tel autre contre-chant depuis la fosse qu'à l'habitude on gomme sous le solo de violon ou l'envolée lyrique des protagonistes! Cela donne un tout autre relief à la partition et lui apporte même un début de profondeur qui va bien au-delà de la sentimentalité.

On croirait le chef voulant partager la tendresse qu'il éprouve pour ces personnages parfois grossiers, à l'humour un peu rustaud, mais aussi vivant de vrais sentiments. Ainsi menée, l'oeuvre devient attachante par ce qu'on n'y recherche pas l'émotion per se, celle-ci s'avérant le résultat du soin, inspiré, à mettre tout bien en place. Cela déconcerte un peu le ténor, fait la part belle à tout un jeu de nuances de la soprano et fait que, tout à coup, on reprend conscience de l'importance de l'orchestre. Musicalement, on est loin des pantalonnades du rituel entourant routinièrement La Bohème. On se dit alors qu'une version concert aurait permis de bien mieux goûter cette interprétation servie dans des tempos justes, enfin, et avec une souplesse remarquable. C'est le genre de stimulation qu'on aurait aimé recevoir aussi du plateau plutôt que de vivre, encore, le cruel hiatus entre théâtre et musique qui fait que l'opéra ne sort jamais vraiment vainqueur.