Femmes chefs d’orchestre: la fin d’un tabou

Mirga Gražinyte-Tyla vient d’être nommée chef de l’Orchestre symphonique de Birmingham.
Photo: Nancy Horowitz Mirga Gražinyte-Tyla vient d’être nommée chef de l’Orchestre symphonique de Birmingham.

Le 4 février dernier, l’Orchestre symphonique de Birmingham (CBSO) a annoncé la nomination de Mirga Gražinyte-Tyla, chef d’orchestre lithuanienne de 30 ans, au poste de directrice musicale pour les trois prochaines saisons. Nous y voyons le signal et les prémisses d’une mutation qui marquera le métier dans les 15 prochaines années.

Dans son livre Maestro, mythes et réalités des grands chefs d’orchestre (1991), l’auteur anglais Norman Lebrecht avait consacré un chapitre, le treizième (!), aux « laissés-pour-compte », chapitre sous-titré dans la version originale anglaise « Gays, women, blacks ».

Il relevait que « dans nos sociétés évoluées, où toute discrimination constitue un délit, les salles de concert demeurent au-dessus des lois, tels des bastions inexpugnables de la suprématie masculine et caucasienne, selon la terminologie raciste ».

C’était il y a 25 ans. Aujourd’hui, Lebrecht pourrait écrire en V.O. « Women Are the New Black », car la nomination d’une femme à Birmingham, à la tête de l’orchestre qui a révélé Simon Rattle et Andris Nelsons, est bien plus qu’une anecdote. C’est un signal.

Les pionnières

En 1991, Lebrecht pouvait encore parler de « bannissement des femmes » dans son livre. C’est vrai qu’il y a 80 ans, des musiciennes telles Jane Evrard en France ou Kathleen Riddick à Londres en étaient réduites à former des orchestres féminins afin de pouvoir diriger.

Il y a 40 ans, on vit émerger Sarah Caldwell et Eve Queler dans le monde de l’opéra. La seconde réalisa quelques disques pour Columbia, de même que l’Uruguayienne Gisèle Ben-Dor, spécialiste de musiques sud-américaines.

Il y a un peu plus de 20 ans, en 1993, la Galloise Sian Edwards (née en 1959) devint directrice musicale de l’English National Opera. Les quinquagénaires forment la première génération de chefs au féminin. Celle-ci compte notamment Simone Young (1961), qui a précédé Kent Nagano à l’Opéra de Hambourg et vient d’achever une intégrale au disque des Symphonies de Bruckner, et la New-Yorkaise Marin Alsop (1956), en poste à Baltimore et Sao Paolo. Plus discrète, JoAnn Falletta (1954), bien connue ici, est à nos yeux la plus intéressante de toutes. La plus jeune du groupe, Keri-Lynn Wilson (1967), aussi très solide, vient de diriger Otello à Montréal.

Même si elles ont accédé à des postes et concerts que toutes leurs devancières pouvaient leur envier, ces femmes chefs d’orchestre ont été des exceptions dans leur métier, encore souvent regardées avec condescendance. Ce qui s’en vient est totalement différent.

Un avenir brillant

Si les femmes chefs d’orchestre se signalent désormais, c’est d’abord par un phénomènepurement démographique. L’acceptation des Young, Alsop, et Falletta par le milieu a donné un signal fort que désormais « c’était possible », ce qui a encouragé de jeunes musiciennes dans cette voie. La génération suivante, celle des chefs de 20 et 30 ans, qui démarrent leur carrière, est démographiquement beaucoup mieux équilibrée. Les femmes remportent des concours, et des postes d’assistants importants, telle Dina Gilbert auprès de Kent Nagano à Montréal. Un exemple éloquent de parcours est donné par la Chinoise Xian Zhang (née en 1973), ancienne assistante de Lorin Maazel à New York, directrice musicale de l’Orchestre Giuseppe Verdi de Milan depuis 2009.

Le phénomène n’a pas échappé aux toutes-puissantes agences artistiques qui aiment à façonner les goûts et les modes. D’après ce que nous observons depuis deux ou trois ans, la vague des « jeunes chefs » lancée par la mise en orbite de Gustavo Dudamel il y a 12 ans, et dont ont bénéficié au premier chef Yannick Nézet-Séguin, Andris Nelsons et Lionel Bringuier, tire déjà à sa fin car la vague des femmes-chefs se prépare.

Le but mercantilo-marketing est, comme pour la mode précédente, de déclencher un buzz autour du classique et des institutions symphoniques en tentant d’attirer la génération des 25-45 ans qui fuient les salles de concert.

Sur la place londonienne, les tireurs de ficelles ont depuis des décennies leurs porte-voix dans les médias, ce qui rend leurs stratégies finalement assez lisibles. Ainsi on a pu lire que le Philharmonique de New York avait raté le coche de la modernité en nommant Jaap van Zweden, plutôt qu’une femme, à la succession d’Alan Gilbert ! Dans ce contexte, sous la plume d’un seul et même commentateur, une artiste vilipendée il y a juste quelque mois comme ne sachant pas diriger et ne devant sa carrière qu’à ses relations familiales avec les plus hautes autorités de son pays d’origine, devenait soudain « excellente » !

On a attendu quelque temps que cette vague soit lancée par la Finlandaise Susanna Mälkki, qui sera certes directrice du Philharmonique d’Helsinki à compter de septembre 2016, mais que l’on pensait appelée à de plus hautes destinées. Avec l’union entre Mirga Gražinyte-Tyla et le CBSO, tout devient possible car l’Orchestre de Birmingham est connu comme un laboratoire.

Si Gražinyte-Tyla s’impose rapidement, une vague de fond déferlera, dont profiteront quelques artistes vraiment intéressantes, mais qui génèrera assurément les mêmes aberrations que la « vague jeune », au détriment des chefs de culture et d’expérience.

La pression la plus effrénée se fait en ce moment sur l’Américaine Karina Canellakis, assistante à Dallas et atout de l’agence Askonas Holt qui lança Dudamel. La Mexicaine Alondra de la Parra, nommée à Aukland, les Polonaises Marzena Diakun et Patrycja Pieczara, les Finlandaises Anu Tali et Dalia Stasevska et des solistes reconverties, telles la violoncelliste Han-na Chang ou la chanteuse canadienne Barbara Hannigan, seront aux premières loges pour ce changement de paradigme.

1 commentaire
  • Josèphe Lefebvre Lapointe - Abonné 21 février 2016 23 h 34

    Un oubli ?

    Qu'en est-il D'Agnes Grossmann ?
    JLL