Charles, Martha, l’OSM et le disque fantôme!

Charles Dutoit et Martha Argerich ont enregistré en 1997 et 1998 avec l’OSM deux concertos qui ne sont jamais parus en disque… sauf au Japon ! Il existe donc un CD de l’OSM dont personne (ou presque) à Montréal ne connaît l’existence…

L’indice sur l’existence de ce CD m’est venu inopinément aux oreilles le 23 février 2015 lors de la conférence de presse de Charles Dutoit annonçant la tenue des concerts qui auront lieu jeudi et samedi de la semaine prochaine.

Le chef, faisant l’éloge de sa soliste, rappela que Martha Argerich avait accepté de venir enregistrer des concertos à Montréal, plutôt qu’à Londres ou Berlin. Ces enregistrements EMI compensaient quelque peu, pour les musiciens, le manque à gagner de l’extinction du contrat de disques avec Decca.

« L’un de ces disques, Bartók et Prokofiev, a obtenu un Grammy. Nous avons fait les concertos de Chopin et puis Liszt et Ravel. C’était très intéressant pour les musiciens », déclarait alors Charles Dutoit. Liszt et Ravel par Martha Argerich, l’OSM et Charles Dutoit ? Où ça ? Quand ça ? Jamais vu ça !

Nous savions que trois disques de concertos par Argerich et Dutoit étaient prévus dans le contrat EMI de l’époque, mais n’en connaissions que deux : les Concertos de Chopin et le couplage des Concertos n° 1 et 3 de Prokofiev avec le 3e Concerto de Bartók. Nous pensions que le troisième projet avait été avorté par le départ précipité de Charles Dutoit de Montréal. En fait, oui et non.

Permission accordée

Les enregistrements du Concerto en sol de Ravel et le Concerto pour piano n° 1 de Liszt existent bel et bien. Ils ont été réalisés respectivement le 18 octobre 1997 et le 30 octobre 1998 à l’Église de Saint-Eustache.

Et pourtant, ils ne figurent pas dans la discographie OSM-Dutoit scrupuleusement établie et tenue à jour par l’OSM, ni même dans celle de Martha Argerich. Lorsque EMI Classics (devenu Warner) a publié, en 2011, le coffret « Concertos » de la Martha Argerich Edition, ces enregistrements n’étaient pas inclus.

En fait, ils n’ont été publiés qu’au Japon, où ils existent incognito depuis 1999, d’abord sur étiquette EMI-Toshiba et désormais Warner (référence WPCS 13103 — JAN/ISBN 4943674202515) couplés à l’enregistrement, par Martha Argerich et Nelson Freire, du Concerto pathétique pour deux pianos seuls de Liszt.

Après avoir trouvé trace du CD, nous avions immédiatement contacté Charles Dutoit. Il nous a informés, par l’intermédiaire de son épouse, Chantal Juillet, que « les disques devaient être complétés : Ravel plus autre chose ; Liszt plus autre chose ». Le couplage des deux n’est donc pas « l’idée originale », mais « comme Charles et Martha n’ont pu finaliser ces enregistrements à cause des événements, le Japon a demandé la permission (qui lui a été accordée) de faire paraître ces oeuvres ensemble ».

« Le Japon » a donc eu l’idée que l’OSM n’a jamais eue : « demander la permission » de publier l’un de ses propres disques au lieu de le propulser dans les oubliettes de l’histoire !

Un disque de feu

Le résultat musical est en tout point au niveau des attentes et des deux CD existants, Argerich, fougueuse et inventive, renouant dans le mouvement central du Ravel avec la fluidité de son premier disque (Abbado, 1967).

Le tandem Argerich-Dutoit est légendaire. En janvier 1959, Martha Argerich fut la première soliste dirigée par Charles Dutoit, lors de son premier concert à Radio Lausanne dans le Concerto en sol de Ravel, justement. Pour la petite histoire, l’enregistrement de ce moment fugace a également refait surface dans un CD, The Young Martha Argerich, vol. 2 du pompeusement nommé Istituto Discografico Italiano (IDIS 6626).

Argerich et Dutoit ont enregistré leur premier disque en 1971 à Londres, le Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski, alors qu’ils étaient mari et femme (1969-1973). Martha Argerich fut aussi la soliste de la première tournée européenne de l’OSM sous la direction de Charles Dutoit en 1984.

Le CD Warner enregistré à Montréal en 1997 et 1998 n’est toujours en vente qu’au Japon (et accessible par les revendeurs Internet de ce pays). Peut-être l’OSM pourra-t-il demander, la semaine prochaine, la permission de le faire éditer ici, puisque Charles Dutoit et Martha Argerich donneront, jeudi prochain, le coup d’envoi musical du Festival Montréal en lumière, scellant ainsi des retrouvailles, 14 ans après, entre l’OSM et son chef emblématique, qui en claqua la porte en 2002.


Martha Argerich et Charles Dutoit jouent le Concerto en sol de Ravel

Une boîte Decca Montréal-Dutoit

La commercialisation du retour de Charles Dutoit bat son plein. Decca publie aujourd’hui en édition limitée un coffret « Decca Sound » spécial Dutoit-Montréal de 35 CD que les principaux revendeurs affichent autour de 100 dollars.

Le coffret de belle qualité (robustesse, couleurs, effets de texture entre mat et verni) reprend à l’intérieur les visuels originaux, ce qui est important lorsqu’un produit fait appel à la nostalgie. Il cadre aussi la saga discographique, de Daphnis et Chloé enregistré en août 1980 à la suite de Zorba le Grec (octobre 2000), pour un CD Theodorakis qui sera finalement achevé à Londres en 2004. Le dernier CD entièrement OSM, Tangazo de Piazzolla, y figure aussi.

Le coffret met l’accent sur le répertoire purement orchestral. Peu d’oeuvres vocales (tant qu’à faire, on aurait pu nous éviter le si hors sujet Requiem de Fauré) et de disques où l’OSM accompagnait de grands solistes. Le chapitre Berlioz est réduit à la Fantastique et trois ouvertures, mais on trouve beaucoup de Ravel et de Debussy. Par ailleurs, certains minutages sont dopés : la Symphonie de Chausson enrichit substantiellement le CD de la Symphonie avec orgue de Saint-Saëns, enregistrement connu mais très moyen.

L’Europe de l’Est est judicieusement sacrifiée pour faire place au répertoire français. On se prive sans regrets des symphonies de Tchaïkovski, Prokofiev, Chostakovitch et des enregistrements Janacek et Kodály. Et, oui, il était juste de sauver les trois grands ballets de Stravinski et Shéhérazade de Rimski-Korsakov.

Composition intelligente, donc, pour mélomanes nostalgiques d’une époque majeure de notre orchestre. (Decca 35 CD 478 9466)


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