Bernard Labadie: un roc!

Bernard Labadie
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Bernard Labadie

Le concert ne s’intitule pas Bernard Labadie, le grand retour, mais Événement Mozart. La chose est assez rare pour être relevée, à une époque où l’image et les ego des artistes priment sur les vrais héros : les compositeurs.

Bernard Labadie et le corps médical, largement représenté au Palais Montcalm, mercredi soir, ont vaincu un redoutable cancer, qui a failli emporter plusieurs fois le fondateur des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec. Comme il le confiait au Devoir, lundi, Bernard Labadie ne se voit pas comme un héros, mais comme un battant chanceux. Après quelques concerts de rodage aux États-Unis et à Toronto, le chef a pu mesurer cette chance, mercredi, au Palais Montcalm.

Il l’a exprimée lors d’un discours liminaire émouvant : « Il n’existe aucun mot dans aucune langue pour vous dire à quel point cela me fait plaisir d’être ici », a-t-il dit. Le chef a rendu plusieurs hommages, notamment à sa famille, et tout particulièrement sa soeur Lorraine, dont le sang coule désormais dans ses veines : « Si j’avais à dessiner une famille, c’est celle-là que je dessinerais… »

Bernard Labadie a finalement rendu hommage à Jean-Paul L’Allier, auquel le concert était dédié, et a décrit l’ancien maire de la capitale comme « le premier qui a cru que la culture pouvait être un vecteur économique important ».

Juste avant d’entamer les répétitions, Bernard Labadie partageait avec nous ses limitations physiques : tremblements, impossibilité de diriger debout, manque de force. De ces diminutions il n’a rien paru : la gestique est très claire, la présence scénique du chef inchangée. J’ai même trouvé qu’en la circonstance, Bernard Labadie en donnait beaucoup, presque trop !

Dans son attitude sur scène, il a l’air de profiter et de jouir davantage du moment. De grands gestes circulaires de la main gauche font parfois leur apparition, dessinant une voûte imaginaire lorsqu’une longue phrase fait culminer un choeur. Parfois, aussi, il lève les yeux au ciel…

C’est bel et bien Bernard Labadie que nous avons vu et aucunement un clone affadi. Sur le plan esthétique, les préceptes sont les mêmes : le chef ne s’est pas mis à donner dans le mysticisme, avec des ralentis inappropriés.

Le Requiem de Mozart est un témoin éloquent de ce qui reste et de ce qui a changé, puisque le disque nous propose une version enregistrée quelques jours après le 11 septembre 2001. Par rapport à cet enregistrement, Labadie souligne avec encore plus de gourmandise les apports de la révision de Robert Levin dans l’orchestration (rôle des clarinettes). Les mots, dans le Dies irae, sont plus articulés et, ça et là, une ligne jamais complaisante, mais expressivement plus gourmande nous saisit : « Salva me, fons pietatis » (sauve-moi…), « Supplicanti parce, Deus » (épargne-moi, qui te supplie), « transire ad vitam » (passer de la mort à la vie) et de sublimes appels à la paix et la lumière. Le Lacrimosa s’enchaîne superbement, attacca, au Confutatis, mais curieusement, le Rex tremendae (roi redoutable) est assagi et privé de son « x ».

Le Mozart de Labadie est hymnique, et la Chapelle de Québec le sent et traduit si bien. Il a aussi un zeste de sensualité en plus, surtout quand Lydia Teuscher se met à chanter des sol et des la avec un bonheur qui enivre même le chef, ému par son Et incarnatus est (Messe en ut) crémeux.

Si tous les solistes méritent des éloges, un coup de chapeau particulier va à Krisztina Szabo, qui a remplacé la mezzo prévue dans l’après-midi même avec un aplomb impressionnant. Il apparaît dans la Messe en ut qu’elle a une technique de vocalisation aussi efficace, mais plus heurtée que Teuscher. Il sera intéressant de voir si Labadie va tenter de les fondre d’ici au concert montréalais de vendredi.

Car c’est bien la fusion qui règne ici : celle des instruments et des voix, celle du texte et de la musique. Dans sa vision de Mozart, le chef québécois évite de faire cracher les consonnes et ahaner les vocalises. Du coup, se dégage de ses interprétations un irradiant message d’espoir.

Événement Mozart

Grande Messe en ut et Requiem (version R. Levin). Lydia Teuscher (soprano), Krisztina Szabo (mezzo), Thomas Cooley (ténor), Benjamin Appl (baryton). La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Palais Montcalm de Québec, mercredi 10 février. Reprise jeudi à Québec et vendredi à Montréal.


 
5 commentaires
  • René Tinawi - Abonné 11 février 2016 06 h 33

    Fantastique!

    Pendant que le Palais Montcalm résonnait avec le Dies irae du Requiem de Mozart, la Maison Symphonique résonnait hier soir avec le Dies Irae de la Symphonie Fantastique sous la merveilleuse direction de Jacques Lacombe.

    Je n'ai aucun doute que la soirée à Québec devait être très émouvante et à juste titre. Bravo pour le courage et la persévérance de Maestro Labadie. À Montréal, je devine que les musiciens de l'OSM lui rendaient indirectement hommage...ils étaient en très très grande forme.

    Merci à M. Huss pour le compte-rendu.

  • Paul Toutant - Abonné 11 février 2016 06 h 38

    L'ancien maire

    Peut-être parle-t-on ici de Jean-Paul L'Allier, ancien maire de Québec? Et non de Bernard L'Allier... Ah, ces coquilles...

  • Mario Laprise - Abonné 11 février 2016 09 h 06

    Grande soirée

    Un bel humain et un grand musicien que ce Labadie. Il a parlé de sa maladie comme une terrible épreuve et il a décidé de reprendre le métier avec plus de détermination et d'amour.
    Le voir diriger Les violons et La chapelle a été un grand moment de grâce. Complicité et performance étaient au rendez-vous. Bien belle soirée de musique.

    Mario Laprise Québec

  • Danielle Couture - Abonnée 11 février 2016 11 h 22

    Je suis restée sans voix, émue ...éblouie!

    Le retour de Bernard Labadie à Québec restera longtemps dans notre mémoire collective!

    Danielle Couture

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 février 2016 14 h 46

    Superbe critique ! Bravo !

    J'espère qu'il y aura une captation jeudi ou vendredi.