Alfred Brendel pour la postérité

Alfred Brendel n’a cessé d’approfondir, de préméditer et d’intellectualiser ses interprétations.
Photo: Dieter Nagl Agence France-Presse Alfred Brendel n’a cessé d’approfondir, de préméditer et d’intellectualiser ses interprétations.

Le 24 février 2008, le pianiste Alfred Brendel disait adieu aux mélomanes de Montréal dans le 3e concerto de Beethoven à la salle Wilfrid-Pelletier. Pour ses 85 ans, Decca publie l’intégralité de ses enregistrements Philips. Quelles les leçons peut-on en tirer ?

Alfred Brendel est un sage. Ce pianiste, musicien, écrivain et penseur a arrêté sa carrière en pleine gloire. À l’occasion de son 85e anniversaire, qu’il a fêté le 5 janvier dernier, Decca lui fait un cadeau un peu fou : la mise en coffret, en 114 CD, de tous ses enregistrements Philips.

Après avoir lancé sa carrière discographique en 1955 sur étiquettes Vox et Vanguard Classics, le pianiste, né en 1931 dans un village germanophone de Moravie, a surtout été connu comme un « pianiste Philips », marque dont Universal a désormais perdu l’usage dans le domaine du disque. Ce legs, constitué principalement en studio entre 1970 et 2004, représente nettement plus de 100 heures de musique.

Pour la petite histoire, sur la période avant Philips, les gravures Vox et Vanguard des années 1950 et 1960, qui ne sont pas incluses ici, ont été rassemblées en 2008 en un coffret par Brilliant Classics. En 35 CD, avec une qualité sonore souvent inégale. Ces enregistrements précoces éclairent avec fraîcheur, impétuosité et davantage de spontanéité un art interprétatif en train de se mettre en place. Ils ne rendent pas justice à cette obsession du contrôle de tous les paramètres — notamment sur le plan sonore (instrument et captation) — qui caractérise Brendel.

Le pianiste critique

Contrairement à bien des artistes, qui enregistrent des « photographies sonores » dont ils ne se soucient guère par la suite, Brendel est très soucieux de ce qu’il lègue. Il s’intéresse aux enregistrements de manière générale et aux siens en particulier. Dans le luxueux livret, un petit pictogramme facétieux (un parapluie dont la tige sépare les lettres A et B) signale ses enregistrements préférés !

Brendel n’a pas causé d’ennuis à Decca. Ainsi le 1er concerto de Brahms avec Schmidt-Isserstedt, dont il a toujours refusé la publication en CD, est bel et bien inclus ici. Ses préférences sont constantes par rapport aux enregistrements sélectionnés dans les trois volumes de « Grands pianistes du XXe siècle » qui lui ont été consacrés en 1999. Mais il a aussi beaucoup d’affinités avec les documents de concerts publiés en 2009 et 2010. Pour rester à Brahms, le 1er concerto en concert avec Colin Davis de 1985, supplante désormais dans ses préférences son enregistrement studio avec Abbado. Et Brendel y était déjà impérial !

Sans surprise pour les initiés, aucun concerto de l’intégraleMozart avec Marriner ne figure dans les choix de Brendel. Ce n’était pas l’amour fou entre pianiste et chef. Brendel arrivait quelque temps avant l’enregistrement avec sa liste de choses qui devaient être faites « comme ça et pas autrement ». Marriner appréciait assez peu… Les choses se passèrent mieux avec Mackerras : huit concertos réenregistrés et deux « chouchous ».

Dans un clip promotionnel en allemand, Brendel m’a même appris que mon CD de l’île déserte, son disque Bach, a été totalement improvisé par la nécessité de rentabiliser la location du studio, après que l’enregistrement d’un disque Liszt eut été achevé « un jour trop tôt » !

Les enseignements

L’exhaustivité du coffret fait que les grandes oeuvres du répertoire de Brendel (Mozart, Beethoven, Schubert) se retrouvent en deux ou trois versions, par exemple les intégrales avec Haitink, Levine puis Rattle des concertos de Beethoven.

En personnage obsessif compulsif, Brendel n’a cessé d’approfondir, de préméditer et d’intellectualiser ses interprétations. S’il en était besoin ce coffret permet de s’en rendre compte, ce qui rend particulièrement savoureuse sa confession de 1988 à Scott Cantrell dans High Fidelity : « À propos de Toscanini, Eduard Steuermann avait fait des commentaires sur le “ barbarisme de la perfection ”. Je m’astreins à y songer de temps à autre… »

Sage remise en cause, car, ainsi, Brendel parvint à la quintessence de son art : couper les cheveux en quatre sans briser le flux musical. Au contraire, les architectures des oeuvres, les intrications de lignes musicales sont de plus en plus illuminées. Brendel observe et dissèque, mais en mouvement.

Ce qui se raffine également, c’est l’articulation des phrases, la couleur des sons, la finesse des trilles et des appogiatures. Brendel étant souvent son meilleur avocat, rappelons cette réflexion : « La passion et l’introspection, l’audace et la noblesse ne s’excluent aucunement les unes les autres. »

Je ne sais exactement pourquoi Brendel a décidé en 2008 que c’en était fini, mais il n’a jamais été pris en défaut : il disait ce qu’il faisait et faisait ce qu’il disait. Dans une époque d’esbroufe et d’image, il est bon de s’accorder le temps de la réflexion et Brendel est toujours un stimulant guide pour cela.

En l’état, un tel massif de 114 CD, construit sur le modèle des pavés Karajan, mais sans les pochettes originales, dépasse assez nettement les besoins « ordinaires » du mélomane. Pour les passionnés, c’est une mine. Pour les autres, rappelons que les coffrets Beethoven, Liszt et Schubert parus en 2011 font l’affaire.

Alfred Brendel

Complete Philips Recordings. Decca 114 CD en édition limitée 478 8827.