La magie du misanthrope oscillatoire

Le pianiste vedette Alexandre Tharaud
Photo: Marco Borggreve Le pianiste vedette Alexandre Tharaud
C’est l’une des grandes soirées de l’histoire de la salle Bourgie à laquelle nous avons assisté hier soir, surpris et amusés.

Le spectacle concocté par Alexandre Tharaud nous extirpe du Satie des Gymnopédies et des Gnossiennes, que le texte de présentation nous accuse d’apprécier pour les mauvaises raisons, sans rien dire des bonnes qui devraient nous les faire aimer. Il trace un portrait artistique large, profond et hilarant de ce compositeur hors normes qui se définissait comme un misanthrope mélancolique pratiquant un art lui faisant plus de mal que de bien et l’amenant à osciller entre des sensations contradictoires.

Erik Satie, avant-dernières pensées est un spectacle rondement mené, notamment dans la seconde partie, qui alterne pièces pour piano, textes lus et mélodies. Les aphorismes révèlent en Erik Satie (1866-1925) un Sacha Guitry (1885-1957) avant l’heure, mais toujours avec une note surréaliste : « Il faut éviter qu’une idée derrière la tête ne vous descende dans le derrière… » Ce théâtre est celui de l’imaginaire débridé et sans balises, comme en témoigne Le piège de Méduse, au texte loufoque et délirant, impeccablement incarné par les comédiens Daniel Brière et Alexis Martin, entrecoupé de courtes danses, mimées par un singe (excellent Dave St-Pierre).

Alexandre Tharaud se prend au jeu. Il incarne la petite Frisette dans cette « comédie lyrique » et habille son interprétation d’Embryons desséchés de postures mimant les grands pianistes inspirés à la fin d’Holothurie, « que les ignorants appellent concombre des mers ». La partition, parcourue de remarques édifiantes du genre « comme un rossignol qui aurait mal aux dents », se prête à quelques facéties.

C’est l’esprit de ce Satie-là qui règne dans le spectacle. En jouant assez vivement la 5e Gnossienne, Alexandre Tharaud montre que ces miniatures ne sont pas des bandes sonores pour films de David Hamilton. La seconde partie fait la part belle à Jean Delescluse, chanteur et diseur, parfaitement distribué dans ce genre, à mi–chemin entre un ténor et un baryton Martin. Le spectacle se conclut à la lueur d’une lumière bleue avec tous les protagonistes autour du piano pour entendre la 1re Gymnopédie. On n’a jamais vu un spectacle de cet acabit. On n’a jamais, non plus, entendu une musique comme celle d’Erik Satie.


Une agréable Schubertiade

Le concert Schubert de mercredi à la salle Bourgie affichait complet. Était-ce la présence d’Alexandre Tharaud qui agissait ainsi comme un aimant sur le public ? Le pianiste vedette ne contribuait pourtant qu’à 25 minutes du programme, parcourant la Sonate arpeggione avec efficacité et un détachement de dandy, aux côtés de Stéphane Tétreault, seul dépositaire de l’expressivité de la chose.

La musique de chambre, c’est l’art de la communion. C’est pour cela que l’Arpeggione de Tétreault au Domaine Forget, à l’été 2015, nous avait semblé ardente et fiévreuse, en communion avec Marie-Ève Scarfone. Mercredi, cela faisait un peu plus « je te cadre la patente au piano, vas-y mon gars ! ». Seul dans l’arène, Stéphane Tétreault a semblé fébrile pendant deux à trois minutes puis a occupé la scène avec beaucoup de sensibilité.

Non-rencontre

Tharaud et Tétreault ne semblent pas avoir plus de choses à se dire dans l’Arpeggione que Hough et Zinman dans l’Empereur. Mais comme ce sont d’excellents artistes, ce qui sort de la non-rencontre n’est déjà pas si mal. Tout cela pour dire que, dans nos souvenirs, les tandems Tétreault-Scarfone et Tharaud-Queyras (en 2005 à la salle Pierre-Mercure) avaient davantage nourri nos émotions.

Il y a beaucoup de belles choses à dire sur le Quatuor Rosamunde, dans une approche beaucoup plus fusionnelle des quatre protagonistes. Là aussi, une instrumentiste (la 2e violon Elizabeth Skinner) a semblé nerveuse pendant quelques instants, mais les quatre musiciens ont joué à armes égales ensuite, en prenant leur temps et un vrai plaisir à différencier les interventions affirmatives et les confidences à mi-voix.

Le début du concert fut beaucoup moins concluant. On en retient le clarinettiste Antonin Cuerrier, qui a fait un sans-faute face à une chanteuse, Anja Strauss, au timbre élimé et inintéressant, poussant ses aigus d’une manière bien primaire. Dans une vie antérieure, au choeur de l’Orchestre de Paris, j’avais plusieurs collègues féminines qui chantaient bien mieux que ça…

Erik Satie le visionnaire

Gnossiennes n° 1, 3, 4 et 5. Gymnopédie n° 1. Embryons desséchés et autres pièces pour piano. Le piège de Méduse, comédie lyrique, textes et mélodies d’Erik Satie. Alexandre Tharaud (piano), Jean Delescluse (ténor), Daniel Brière et Alexis Martin (comédiens), Dave St-Pierre (danseur). Salle Bourgie, jeudi 21 janvier 2016.