Thierry Escaich face à Fritz Lang

Thierry Escaich réalisera une soirée d’improvisation sur le film «Metropolis».
Photo: Zsuzsa Peto Thierry Escaich réalisera une soirée d’improvisation sur le film «Metropolis».

Ce samedi à la Maison symphonique de Montréal, un homme improvisera à l’orgue Pierre-Béique la parure sonore du film Metropolis de Fritz Lang. Cet artiste est une pointure, l’un des compositeurs français les plus en vue, inconnu pourtant ici : Thierry Escaich.

Lorsqu’il y a un an, l’Orchestre de Paris inaugurait la nouvelle Philharmonie de la capitale, le compositeur sollicité pour composer la nouvelle oeuvre, un Concerto pour orchestre, fut Thierry Escaich. L’un des opéras contemporains les plus saisissants, Claude, d’après Claude Gueux de Victor Hugo, sur un livret de Robert Badinter, vient de paraître en DVD sur étiquette BelAir. Créé en avril 2013 à l’Opéra de Lyon, cet ouvrage est signé Thierry Escaich. Voilà le profil du musicien qui sera à la tribune de l’orgue Pierre-Béique samedi soir.

Au-delà de l’organiste

La première fois que Thierry Escaich a attiré mon attention, ce fut dans les années 1990. Il était alors un grand organiste de la relève, primé en tant qu’improvisateur (en 1991 à Strasbourg). Il venait d’être nommé titulaire, aux côtés de l’excellent Vincent Warnier, de l’orgue de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, la paroisse de Maurice Duruflé.

Puis ce fut la rencontre avec un Concerto pour orgue et orchestre (1995), paru en disque en 2002, l’un des premiers grands signaux, en France, de la possibilité d’un « après-avant-garde ». L’improvisateur et organiste Thierry Escaich était donc un compositeur à prendre très au sérieux.

En 2007, un autre CD sur étiquette Accord entérina les choses. Il couplait Miroir d’ombres, un double concerto pour violon et violoncelle écrit pour les frères Capuçon, avec Vestiges de la croix et Chaconne, deux partitions pour orchestre. Thierry Escaich, comme Guillaume Connesson, fait partie de ces créateurs qui s’inscrivent dans la riche histoire musicale française. L’« après-avant-garde », désormais consacrée, a d’ores et déjà triomphé.

Interrogé par Le Devoir, Thierry Escaich reconnaît ne pas être un compositeur ordinaire. « J’ai été habitué depuis mon jeune âge à ne pas avoir un rapport rituel à la composition, assidu, à un endroit, avec des horaires fixes. J’emmène mes oeuvres dans toutes mes autres activités et la composition évolue avec mes rencontres. Même quand j’enseigne, j’enseigne comme un compositeur. » À ce mode de vie est associée une qualité inattendue : « Dès que j’ai cinq ou dix minutes, j’ai la possibilité de me replonger dans une oeuvre que j’ai quittée quatre jours auparavant. » Ainsi, Escaich « laisse tourner la ou les pièces en cours tout au long de la journée » entre enseignement, voyages et concerts. Pour un peu on s’attend à l’entendre dire qu’il a composé la conclusion de son Concerto pour orchestre en attendant le dessert dans un restaurant !

Des interprètes ambassadeurs

« Je n’ai jamais fait appel à quelqu’un pour avoir une commande officielle, les choses sont venues d’elles-mêmes, par des gens qui avaient découvert ma musique », nous dit ce créateur qui avoue ne pas avoir de « plan de carrière ». Dans son parcours, il y a eu quelques pièces emblématiques, « le 1er Concerto pour orgue, écrit en 1995, qui, progressivement, a été joué et enregistré ; le Concerto pour saxophone, certaines pièces écrites pour le trio Wanderer, que les musiciens ont emporté en tournée ». Ainsi, ses compositions ont été de plus en plus présentes. « Tout est passé par des interprètes : Olivier Latry, pour l’orgue, et les Wanderer, pour la musique de chambre, ont été mes ambassadeurs. »

Quant à l’opéra, un art dont il n’était « pas très proche » et qu’il abordait « avec beaucoup d’anxiété », il y retournera. Le second est prévu dans trois ans. « Je suis arrivé au bout d’un cycle en musique orchestraleet je suis davantage intéressé maintenant par un rapport avec la scène, qui me donne d’autres pistes. Même en tant qu’organiste, quand je peux travailler avec des mimes ou de la vidéo, cela m’enrichit. »

Metropolis

Le concert Metropolis à Montréal s’inscrit dans ce cadre. « En jouant sur un film de Fritz Lang, le montage du film me donne des idées de compositeur. Je sais qu’il y a des choses de Metropolis qui se sont retrouvées dans des pièces d’orchestre »

Et pourtant, les rencontres Lang-Escaich n’ont pas été si fréquentes : « Deux fois, dont une à Lyon il y a sept ou huit ans. » Escaich juge que cette fraîcheur est un excellent présage : « J’ai beaucoup fait Le fantôme de l’opéra. Là, il y a des textures qui vont se retrouver d’une improvisation à l’autre, des choses décidées qui ne bougeront pratiquement pas. Ce n’est pas le cas avec Metropolis, que je vais redécouvrir. C’est plus stimulant. »

Dans l’exercice rien n’est composé : la part d’improvisation est totale. Pour ce défi, Thierry Escaich va regarder le film « deux ou trois fois au maximum » quelques jours auparavant, de manière « sensible et analytique », pour « comprendre les tenants et aboutissants afin d’accentuer la forme que veut donner Fritz Lang ». Pas de répétition ou de générale : « Si j’essaie de jouer avant, c’est très mauvais car au concert, j’essaie de retrouver des choses et je n’y arrive pas vraiment. Donc je cours après des idées et cela devient dramatique. » Thierry Escaich va réellement improviser en direct devant l’écran, même s’il a pu songer auparavant à quelques motifs qui pourront l’aider à structurer son propos. « C’est la force des images qui va donner des idées en matière de spectre sonore. Il faut rester ouvert, ne rien fixer. Je vais m’en tenir à mon analyse du film. On peut être d’accord ou non avec cette analyse, mais ce sera ma vision de ce film-là. »

Thierry Escaich

«Metropolis» de Fritz Lang, à la Maison symphonique de Montréal. Ce samedi à 20 h. 514 842-9951. «Claude», opéra d’après Victor Hugo. Livret : Robert Badinter. Mise en scène : Olivier Py. DVD BelAir BAC 118