Une forte et bouleversante création

Le directeur musical de l’orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley, en répétition d'«I Lost My Talk», le 12 janvier.
Photo: Dave Chan Le directeur musical de l’orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley, en répétition d'«I Lost My Talk», le 12 janvier.

Un public se levant comme un seul homme à l’issue de la création mondiale d’une oeuvre orchestrale de 20 minutes ! Une création contemporaine placée en fin de concert parce qu’elle en est l’événement et le point culminant ! Ce n’est pas de la science-fiction ; cela se passe à Ottawa. Décidément, oeillères, sectarisme et bricolage sont quelques-unes des mamelles qui ont coulé la musique contemporaine. Mais la musique se relève, car elle est plus forte que tout quand elle est talentueuse, sincère, ambitieuse et préparée comme un événement et non comme un alibi.

I Lost My Talk de John Estacio est la seconde création vouée à s’insérer dans le grand projet quadripartite multidisciplinaire qu’Alexander Shelley et l’Orchestre du CNA veulent amener en tournée pour le 150e anniversaire du Canada. L’ensemble multidisciplinaire, mené à bien sous la houlette de Donna Feroe, sera créé en mai et I Lost My Talk en sera la conclusion.

Esprit ouvert, Shelley a convoqué quatre compositeurs d’esthétiques différentes. Des quatre profils musicaux, celui de John Estacio est le plus avenant et accessible. Cela dit, composer une oeuvre orchestrale pure sur le puissant poème de la poétesse mi’kmaq Rita Joe, disant en peu de mots la tragédie des pensionnats autochtones, est une gageure aussi complexe que d’écrire un final de symphonie sur Liberté d’Éluard (5e Symphonie de Jacques Hétu).

Estacio a relevé le défi en se transcendant. Rita Joe, la plaintive incomprise, s’incarne dans les flûtes et bois ; Rita Joe, la révoltée, déclenche des cataclysmes sonores quelque part entre la Bataille sur la glace d’Alexandre Nevski et Amériques de Varèse. L’ultime (et sublime) phrase « Je tends la main tout doucement : laissez-moi retrouver ma langue pour que je puisse vous apprendre qui je suis » est portée par un embrasement hymnique à la John Williams. L’oeuvre est puissante. Sa symbiose avec les autres formes artistiques la rend bouleversante.

Dans le projet d’Alexander Shelley, les arts se rencontrent. I Lost My Talk est donc adossé à un film de Barbara Willis Sweete réalisé avec des acteurs et danseurs autochtones. Sur scène, la mise en espace est signée par la compagnie Turbine de Montréal et le poème est dit et mimé par la comédienne Monique Mojica.

I Lost My Talk pourrait devenir une pierre angulaire d’un édifice culturel et créatif « art et réconciliation », prolongeant les recommandations de la commission vérité et réconciliation, dont le rapport a été déposé il y a tout juste un mois. Le concert était précédé d’une table ronde animée par la commissaire Marie Wilson en personne, en présence de l’ancien premier ministre Joe Clark, pour lequel la commande de l’oeuvre d’Estacio était le cadeau de 75e anniversaire offert par son épouse et sa fille. Comme la commissaire Wilson, Joe Clark voit dans Vérité et réconciliation l’occasion de bâtir de nouveaux liens avec les peuples autochtones. I Lost My Talk est un témoignage de cette approche respectueuse.

Ce sont d’autres musiques de souffrance qui ont préludé à la création. La 9e de Chostakovitch, bien tenue par le chef, méritait une trompette plus incisive et plus de sécheresse dans le 1er volet à la caisse claire et aux timbales. Daniel Hope a un son parfait pour le concerto de Korngold. Il semblait néanmoins se battre contre l’oeuvre pendant cinq minutes avant, heureusement, de trouver ses marques. Il a ensuite chanté la douleur du beau thème de John Williams composé pour le film La liste de Schindler.

Nous avons désormais hâte d’assister à la création de l’oeuvre quadripartite, en mai 2016, d’autant que nous savons déjà que cela finira bien !

I Lost my Talk

Chostakovitch : Symphonie n° 9. Korngold : Concerto pour violon. Williams : Thème du film La liste de Schindler. John Estacio : I Lost My Talk, sur un poème de Rita Joe. Daniel Hope (violon), Monique Mojica (récitante et comédienne), Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Donna Feroe (création multidisciplinaire et mise en scène), Barbara Willis Sweete (cinéaste), Santee Smith (chorégraphe pour le film), Turbine (design vidéo). Centre national des arts, jeudi 14 janvier 2016.

1 commentaire
  • Jacques Deschênes - Abonné 16 janvier 2016 15 h 03

    Il y a du changement au Centre national des arts

    J'étais au Centre national des arts jeudi. Effectivement une belle et émouvante soirée. J'ai ressenti le même enthousiasme que pour les cinq concerts du festival «Années folles» d'octobre dernier. Il y a de l'électricité dans l'air quand le nouveau chef dirige.