Éloge à l’homme venu d’ailleurs

Octobre 2003, à Copenhague. Les fans d’hier et ceux d’aujourd'hui, au diapason.
Photo: Nils Meilvang Agence France-Presse Octobre 2003, à Copenhague. Les fans d’hier et ceux d’aujourd'hui, au diapason.

Bowie mort ? Je n’y ai pas cru, à trois heures du matin. La nuit, des fois, le rêve vire au cauchemar, ça dérape vers l’insupportable, alors le corps réagit, on revient au sommeil léger, on change la fin, et puis on se rendort. Ça s’est passé un peu comme ça, l’annonce du décès de David Bowie, que les réseaux sociaux ont relayée jusque dans mon lit, quelque part entre dimanche et lundi, au moment même où j’allais me déconnecter de Facebook : incrédulité, refus, déni.

Même pas la douleur, pas sur le coup. Méfiance, surtout. Ne nous a-t-on pas déclaré Joni Mitchell morte il n’y a pas si longtemps ? « Le chanteur britannique David Bowie, légende du rock, emporté à 69 ans par le cancer après un combat de 18 mois », vraiment ? Succomber deux jours après son anniversaire et la sortie de l’extraordinaire Blackstar, c’était pas de la mise en scène un peu télégraphiée ? Une mort théâtralisée ? Encore le coup de Ziggy Stardust et son Rock’n’Roll Suicide, 43 ans après le spectacle à l’Hammersmith Odeon de Londres où la vedette mettait à mort son personnage ? On pense à de drôles de choses, au bord du sommeil. On oublie l’opération au coeur en 2004, le Bowie loin des scènes, plus ou moins retiré, le Bowie de la santé duquel on ne savait plus rien. On pense : sacré mystificateur, va ! Avec en même temps un pincement… Et si c’était vrai ? Mort, notre génie, notre guide, notre David tant chéri ?

Et puis rapidement, les confirmations se sont succédé : communiqué sur la page de Bowie (« mort paisiblement, entouré par les siens »), et puis l’intervention du fils de David Bowie né David Jones, le cinéaste Duncan Jones qui renchérissait sur Twitter, ne laissant plus de doute : « Je suis désolé et triste de dire que c’est vrai. » Et puis la déferlante des réactions à vif. Le bédéiste Phlpp Grrd, dont Le Devoir publiait vendredi le dessin de la pochette de David Live pour illustrer mon papier sur les vinyles, écrit : « J’ai perdu mon héros. » Chacun envoie ses clips, ses photos, ses souvenirs, des mots qui pourraient être des titres d’articles : « The man who fell to earth has gone back to the stars… », ai-je lu.

Mille et un Bowie s’entremêlent

On évoque les rares passages à Montréal : l’élégantissime Bowie de la tournée Serious Moonlight, au Forum en juillet 1983, l’incroyable proximité de la prestation à MusiquePlus le 22 novembre 1999 (j’ai une cicatrice là où je me suis pincé au sang), le Métropolis en 1997, le spectacle rétrospective du Reality Tour au Centre Bell en décembre 2003. J’en oublie. Qui était au Forum en 1976 ?

D’autres font comme moi en ce moment même : ils ont ressorti les albums, et Bowie chante. Ici c’est Aladdin Sane qui tourne. L’album avec l’éclair qui strie le visage et la goutte de mercure qui coule de l’os de la clavicule. Drive-In Saturday, Panic In Detroit, Cracked Actor… Paradoxe de ces jours de deuil très communément ressentis : le mort est incroyablement vivant, on a l’impression qu’en ouvrant les fênêtres des Bowie de toutes époques et toutes incarnations se répondraient. Télescopages, confrontations, contrastes. Il y a eu tellement de Bowie, le David Jones du Swingin’London des années 1960 (45 tours introuvables, avec The Lower Third, entre autres), le Bowie extraterrestre de Space Oddity, le Bowie glam des années Ziggy Stardust, le Bowie soul new-yorkais de Young Americans (Fame avec Lennon, rencontre bénie des dieux), le Bowie en Thin White Duke de Station to Station, le Bowie de la période berlinoise avec Brian Eno, et ainsi de suite.

Protéiforme pour être libre

Et je ne parle même pas du Bowie des arts visuels, en perpétuelle rupture esthétique, du Bowie des films et des clips en avant de l’avant-garde, de la théâtralisation sans fin de lui-même. L’artiste plus complet que complet (car repoussant l’idée même de l’artiste complet), l’être protéiforme. L’homme sans limites, dans la provocation (mi-Bowie mi-chien très en rut sur la pochette de Diamond Dogs), abolissant les frontières entre homme et femme, transgenre dans la représentation, bisexuel avoué : quand il ne changeait pas tout, il annonçait les changements à venir.

Ça me revient tout en vrac, la bio des émotions ne connaît pas la chronologie : Bowie avec Freddie Mercury et Queen pour Under Pressure en 1981 ; le clip diffusé à Live-Aid en 1985 avec Mick Jagger, combat de boucs le temps de Dancing in the Street ; la photo de Bowie avec Lennon, Simon et Garfunkel aux Grammy Awards de 1975. Je viens de voir sur YouTube un clip que je ne connaissais pas, où Ray Davies des Kinks partage avec Bowie son Waterloo Sunset.  
 

Les chansons et la mort

Avez-vous repiqué, vous aussi, les accords de Space Oddity ? Chanté les harmonies ? « This is Major Tom to Ground Control / I’m stepping through the door / And I’m floating in the most peculiar way / And the stars look very different today… » C’était bien avant C.R.A.Z.Y., encore plus longtemps avant que la chanson n’accompagne Don Draper sur sa route ne menant nulle part à la fin d’un des derniers épisodes de Mad Men. Où flottes-tu aujourd’hui, Major Tom ? Can you hear me, Major Tom ?

Ça aussi, ça arrive quand partent ces artistes suprêmes, dont les chansons nous ont accompagnés toute la vie : on les entend comme si elles nous avaient toujours préparés à cette mort, qui surprend pourtant tellement. J’entends Ashes To Ashes autrement. Et The Next Day, la chanson-titre de l’avant-dernier album, paru en 2013 : « Here I am / Not quite dying / My body left to rot in a a hollow tree. » Le fait est que tout le nouvel album, ce Blackstar si bien nommé, se révèle un peu plus à chaque écoute l’oeuvre d’un créateur qui regarde la mort en face. Il n’y a qu’à voir Bowie dans le clip terrible de Lazarus, mettant en scène sa propre mort. Ou écouter I Can’t Give Everything Away, la toute dernière chanson. « Seeing more and feeling less / Saying no but meaning yes / This is all I ever meant / That’s the message that I sent… » Message entendu, monsieur Bowie. Tout vivre, tout transcender, y compris la mort.
 

Hommage à ciel ouvert

C’est en chantant et dansant que les fans de David Bowie lui ont rendu hommage lundi dans son quartier natal de Londres, alors que fleurs, bougies et petits mots étaient aussi déposés à New York et Berlin, où il a vécu.

Les anonymes avaient commencé à défiler dès l’annonce du décès de l’artiste, tôt lundi matin, dans le quartier de Brixton, dans le sud de Londres, où Bowie est né il y a 69 ans.

Dans la soirée, c’est en reprenant à la guitare des tubes de leur idole, en chantant notamment Space Oddity et en dansant que plus de 2000 fans émus mais souriants ont choisi de rendre hommage au chanteur décédé dimanche.

Affublés pour certains du maquillage flashy de «Ziggy Stardust», ils ont transformé en véritable discothèque à ciel ouvert une place du quartier, devant le cinéma centenaire Ritzy qui affichait sur sa devanture: «David Bowie, notre garçon de Brixton, RIP».

D’un immeuble voisin a été diffusé à plein volume son hit Let’s Dance, attirant nombre de danseurs enthousiastes. Les bars des environs, bondés, consacraient leur programmation musicale à l’artiste «aux mille visages».

Devant l’affluence, la police a coupé la circulation sur une rue adjacente, aussitôt investie par une nuée de fêtards chantant à tue-tête, grimpant sur les cabines téléphoniques et levant leur verre au ciel pour parachever la métamorphose du quartier en planète Bowie.

Photo: Tim Ireland Associated Press
À Londres, tandis que plusieurs avaient sorti maquillages et paillettes pour rendre hommage à la star, ce jeune homme affichait plus sobrement une épinglette à l’effigie de son célèbre Ziggy Stardust.

Photo: Frank Augstein Associated Press
8 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 12 janvier 2016 05 h 13

    Wild is the wind...

    Chanson tirée de son album ""Station to station",celle-ci est pour moi la méconnue,la plus simple tant dans son texte que dans ses harmonies mais elle semble une ode à la vie ou à Iman, son amour,son"fling".Moins ténébreuse que "Lazarus" tirée de "Blackstar" qui s'annnoce comme son départ....
    Merci David Bowie et R.I.P
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

    • Gaston Meilleur - Abonné 12 janvier 2016 13 h 11

      Tout l'album Station To Station est une ode à la vie - quand a Wild Is The Wind, il s'agit d'une chanson écrite par Ned Washington et composée par Dimitri Tiomkin pour le film du même nom.....

  • Louis Lapointe - Abonné 12 janvier 2016 09 h 45

    L'ombre et la lumière de David Bowie


    J'étais à son spectacle de 1978 au Forum de Montréal. Loin dans les estrades, je me souviens avoir scruté la scène de peur de manquer l'entrée de Dadid Bowie. Et puis, pris par surprise, une explosion de lumières aux couleurs de l'arc en ciel m'éblouit. Au centre, je le vois de profil, légèrement incliné vers l'arrière, tenant sa guitare à la taille tout en projetant le manche vers le ciel. Tenant la pose, il plaque un accord. Au même moment les lumières s'éteignent subitement, nous sommes momentanément projetés dans le noir, mais l'image de Bowie subsiste, elle jaillit dans ma tête après s'être fixement imprimée sur ma rétine. Bowie continue de briller. Même après avoir disparu dans l'ombre, il est toujours présent, sa lumière éblouit même dans la noirceur. Blackstar...

  • Antoine W. Caron - Abonné 12 janvier 2016 11 h 35

    ...j'étais au Forum en 1976

    De l'intro symphonique (Warzawa) aux rappels rouleau-compresseur (TVC 1-5!), un concert inoubliable!

  • Jean Laberge - Abonné 12 janvier 2016 12 h 29

    Société du spectacle

    Je tiens David Bowie comme un disciple du sociologue français Jean Baudrillard (1929-2007), l’auteur entre autres de Simulacres et simulations (1981). David Bowie est un grand créateur artistique de la société de consommation où le rôle de l'image, de l'apparence, de la mystification devient réalité : « l'hyperréalité », disait Baudrillard. La société de consommation roule sur ce principe : tu es ce que tu achètes. On nous vend du rêve. La religion et la philosophie n'y échappent pas. La mort ? Aussi. On fabrique sa propre mort, et on la met en marché.

  • Jean Laberge - Abonné 12 janvier 2016 13 h 10

    Baratinage

    Contrairement à Jean Baudrillard, le philosophe américain Harry F. Franckfurt, dans On Bullshit, parle plutôt lui de « baratin »( bullshit ) : « L'un des traits les plus caractéristiques de notre culture est l'omniprésence du baratin.» (De l'art de dire des conneries) Le baratin ne prétend pas mentir ou vouloir dire le faux, mais bluffer, truquer. Même si cela paraît casse-pied en ces circonstances, je dirai donc que David Robert Jones, alias David Bowie, fut un grand maître du baratinage.

    • Gaston Meilleur - Abonné 12 janvier 2016 17 h 24

      Je crois que vous êtes le seul de votre clan... Un peu de retenu des fois est la meilleure approche

    • Antoine W. Caron - Abonné 12 janvier 2016 17 h 38

      Vous pouvez citer tous les philosophes que vous voulez...mais vous êtes complètement dans le champs. Un créateur n'est pas là pour dire la vérité mais pour inventer, surprendre et déstabiliser. Bowie a créé.et défait les modes. Mais au-delà de tout ça, ses plus grandes chansons (et elles sont nombreuses), sa voix unique et ses personnages multiples traverseront les époques pendant longtemps. On est à des années-lumière du baratinage...