La fin d’un monde

Pierre Boulez dirigeant en 2009
Photo: Monika Rittershaus Staatskapelle Berlin Pierre Boulez dirigeant en 2009

Le décès, mardi, à Baden-Baden, en Allemagne, du compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez signe la fin d’un pan de l’histoire de la musique, celui de l’avant-garde issue de l’après-guerre.

Le 5 janvier 2016 est, pour la musique, l’équivalent du 9 novembre 1989 : une date marquant la chute d’un mur, d’un pan d’histoire. La postérité nous dira si, comme le communisme, sanctionné alors, il s’agissait d’une utopie…

Né le 26 mars 1925 à Montbrison, Pierre Boulez a été le plus brillant, le plus actif, le plus emblématique et le plus sonore porte-voix de l’avant-garde musicale. Ce courant qui en mena très large, réussissant dans quelques pays clés (France, Allemagne, Italie) à imposer hégémoniquement ses vues, voulait tout abattre, tout brûler.

Tout ? Pas vraiment, puisque le socle de ce nouveau langage fut le sérialisme, qui avait émergé à Vienne au début du XXe siècle comme une remise en cause de l’harmonie classique. Après l’harmonie, ce sont toutes les règles, tous les attendus qui seront remis en cause avec parmi les idées maîtresses le « recours à la beauté du son pour lui-même ». Seront aussi bousculés tous les attendus quant aux alliages sonores, aux rythmes, aux durées.

Boulez était notamment un virtuose du rythme, mais aussi de la résonance, dans des oeuvres comme Éclat, marquée par l’utilisation de vibraphones et marimbas. C’est de la fascination pour la résonance que vient notamment son attachement aux Noces, une oeuvre d’Igor Stravinski encore plus révolutionnaire que Le sacre du printemps.

Un penseur

Si la musique du passé devait finir en décombres, comme les villes bombardées de la Seconde Guerre mondiale, quelque chose de neuf pouvait naître de cette destruction. Boulez le Français, Berio et Nono les Italiens, Stockhausen l’Allemand et Ligeti le Hongrois seront les phénix, émergeant d’autant plus facilement que les diktats artistiques et les purges physiques de l’Allemagne nazie avaient éradiqué les meilleurs parmi ceux qui auraient pu incarner la continuité évolutive de l’histoire de la musique. « Les crises sont faites pour être résolues de façon dure », disait Boulez.

Entré dans la classe d’analyse d’Olivier Messiaen, Boulez, premier prix d’harmonie, par ailleurs mathématicien émérite, ne tarda pas à remettre en cause son professeur. À 21 ans (1946), il devint directeur de la musique dans la Compagnie Renaud-Barrault. En 1954, il créa le Domaine musical, où il fit ses premières armes de chef d’orchestre.

C’est à cette époque qu’il composa Le marteau sans maître, partition phare de la modernité.

Années fécondes

Ces premières années furent les plus fécondes en matière de composition. En 1957, il en était déjà à sa 3e Sonate pour piano. Il y en aura plus après. La 2e Sonate sera, avec les Klavierstücke de Stockhausen, l’une des partitions phares pour piano seul dans l’après-guerre.

Boulez quittera Paris pour Baden-Baden en 1958, appelé par le Südwestfunk, une radio disposant d’un studio voué à la création. L’Allemagne sera son refuge quand Malraux, alors ministre de la Culture (1966), prit le parti de Marcel Landowski comme directeur de la musique. Boulez se partagera entre la France et l’Allemagne lorsque le président Pompidou lui offrira la création d’un Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) à Paris.

La recherche marquera alors ses dernières décennies de création, symbolisée par Répons, une icône de la musique spatialisée, mobilisant un orchestre central, six solistes répartis autour, plus un dispositif électronique. Les technologies de transformation du son en temps réel, affranchissant les compositeurs de la rigidité de la bande magnétique, ont été vues par Boulez comme un élément majeur de la création des trente dernières années. Lui-même passera beaucoup de temps à sans cesse remanier ou prolonger des oeuvres existantes. Musique ou recherche, finalement ?

Le chef

À sa carrière de compositeur s’est greffée celle de chef d’orchestre. Boulez fut un musicien très demandé, car il était agréable de travailler avec lui, et les musiciens avaient en face d’eux quelqu’un qui « savait », qui s’y entendait et entendait.

Il fit ses armes en 1954 au Domaine musical, seconda Hans Rosbaud à Baden-Baden à partir de 1958. Il débuta à l’opéra en 1963 dans Wozzeck à Paris et fut invité à Bayreuth dès 1966 pour Parsifal. Il y dirigea le Ring des Nibelungen pour le centenaire de l’oeuvre.

Conseiller artistique de l’Orchestre de Cleveland entre 1970 et 1972, directeur musical de l’Orchestre symphonique de la BBC (1971-1975) et du Philharmonique de New York (1971-1977), Boulez, après avoir fondé à Paris l’Ensemble intercontemporain (1976), n’eut pas, ensuite, de poste dans une grande formation. Il cultiva cependant des liens très étroits avec les orchestres de Vienne, Paris, Berlin, Amsterdam, Londres, Cleveland et Chicago.

Boulez grava des disques majeurs, par exemple Daphnis et Chloé de Ravel à Berlin ou, de manière plus surprenante, la 8e Symphonie de Bruckner avec le Philharmonique de Vienne. Il a enregistré toutes les symphonies de Mahler et plusieurs fois les grandes compositions de Mahler et Stravinsky, en plus de sa musique et de celle d’autres compositeurs contemporains, tel Ligeti.

Face sombre du personnage, Boulez restera aussi, en France, comme un homme de pouvoir, conseiller de l’ombre, tireur de ficelles, imposant ses idées et parvenant à placer ses affidés à des postes clés. Cette puissance quasi machiavélique, totalement dissimulée sous son affabilité, un esprit vif et une voix posée et chaleureuse, fut tancée dans les termes les plus violents par le compositeur américain Ned Rorem au milieu des années 70 : « Germany had Hitler, Russia had Stalin and France has Pierre Boulez. » L’ampleur et la puissance des réseaux mis en place laissent à penser que l’heure de la remise en question de l’apport de Pierre Boulez à la musique est loin d’avoir sonné, même post-mortem.

Dans son livre Notes, Claude Gingras atteste des passages de Boulez au Québec : « Boulez vint pour la première fois ici en 1952 à titre de directeur musical de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault. Alors jeune chef inconnu de 27 ans, il dirigeait des musiques de scène de Honegger, Poulenc et Sauguet, compositeurs que, déjà, il exécrait sans le moindre doute. » Il revint en 1963 pour diriger le Sacre du printemps à L’heure du concert à Radio-Canada (on croit rêver !), puis en 1970 et 1972 avec l’Orchestre de Cleveland et enfin, en 1991, avec l’Ensemble InterContemporain.


 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 7 janvier 2016 13 h 36

    Article très instructif

    Bravo !