Une année de révélations

La soprano Karina Gauvin
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La soprano Karina Gauvin

L’année classique 2015 restera marquée par les révélations : Charles Richard-Hamelin au Concours Chopin, le lunaire Français Lucas Debargues, 4e prix d’un Concours Tchaïkovski dont on a déjà oublié le nom du lauréat, le très étrangement hirsute claveciniste Jean Rondeau. Évidemment, au disque, il y a aussi toutes ces confirmations qui auraient mérité une place au palmarès : les chanteuses Diana Damrau pour Fiamma del Belcanto (Erato) et Sandrine Piau pour Desperate Heroïnes (Naïve), les pianistes Zhu Xiao-mei dans les Inventions de Bach, Christian Blackshaw dans ses volumes III et IV des Sonates de Mozart et même David Fray pour son remarquable CD Schubert. Mais il n’y a que 10 places et nous avons voulu ce palmarès le plus diversifié possible.


1. Scaramanzia. Œuvres pour guitare baroque. Rolf Lislevand. Naïve V 5361.

Ce CD captivant et sainement populaire renouvelle les miracles d’Ostinato et La Folia de Jordi Savall (Alia Vox), ainsi que du Tarantella de Christina Pluhar (Alpha) : c’est dire le niveau ! Rolf Lislevand, théorbiste attitré de Jordi Savall est le maître d’œuvre d’un projet artistique enchanteur dont le titre, Scaramanzia, intègre à la fois les notions de superstition et de malédiction. Cet album « riche de ces formules lancinantes que sont les basses obstinées » (Lislevand) est irrésistible.

Rolf Lislevand interprète la Courante francaise de Carbonchi
 




2. Cavalieri. Rappresentatione di Anima et di Corpo. René Jacobs. Harmonia Mundi 2 CD 902 200.01.

Rappresentatione di Anima et di Corpo d’Emilio de Cavalieri (ca. 1550-1602) est classé en général dans la catégorie « oratorio », alors que l’on peut y voir le premier opéra, car sa création, en février 1600, précède de quelques mois celle l’Euridice de Giacopo Peri. René Jacobs prend le parti pris de l’opéra, opère plusieurs retouches (par exemple l’ajout d’une Sinfonia introductive puisée chez Schein) et joue sur les effets d’échos. Âme et Corps, Bien et Mal, sont ici au cœur d’un fascinant théâtre de sons et d’émotions.

René Jacobs dirige Emilio de Cavalieri - Rappresentatione di anima et di corpo
 



3. Steffani. Niobe, Regina di Tebe. Avec Karina Gauvin et Philippe Jaroussky. Erato 3 CD 0825646343546.

Ce compositeur italien qui fit carrière en Allemagne a été célébré dans Mission de Cecilia Bartoli, qui soulignait ses activités de curé-espion. Ce formidable opéra de 1688 nous conforte dans l’idée que Steffani n’est pas un quelconque « petit maître ». D’une riche facture orchestrale, Niobe offre dix airs au héros masculin, le roi de Thèbes Amphion, glorieusement incarné par Philippe Jaroussky, face à Karina Gauvin en Reine !

Karina Gauvin chante Amami, E Vederai de Niobe de Steffani
 




4. Rachmaninov. Symphonie no 2. Orchestre de Bergen, Andrew Litton. BIS SACD 2071.

Andrew Litton rejoint Ivan Fischer (Channel Classics) au sommet de la discographie moderne (références historiques : Or-mandy, 1951 et Sanderling-Leningrad, 1956) de cette géniale symphonie, avec une interprétation parfaitement sculptée et respirée. L’ingrédient magique en est un traitement savant et déterminé du portamento, cet art fragile du passage « glissé » d’une note à l’autre.

Andrew Litton dirige la 2e Symphonie de Rachmaninov
 




5. Félicien David. Le désert. Laurence Equilbey. Naïve V 5405.

Cette ode symphonique en trois parties de Félicien David (1810-1876) est traditionnellement citée comme l’exemple type de l’orientalisme musical français au XIXe siècle. C’est une œuvre à laquelle on se réfère de manière livresque sans l’avoir vraiment entendue. Ce disque est donc une vraie révélation, une résurrection majeure d’une œuvre héritière de L’enfance du Christ de Berlioz et digne de Saint-Saëns ou Gounod.

Laurence Equilbey dirige Le départ de la caravane du désert de David
 




6. Jonas Kaufmann. The Puccini Album. Sony 88875092492.

La parution du Puccini Album de Jonas Kaufmann fait date, car c’est un récital scrupuleusement étudié qui représente pleinement le plus grand ténor du monde au faîte de son évolution vocale actuelle. Sa prestation est réellement stupéfiante dans ce répertoire italien, dans lequel Kaufmann paraissait souvent inégal. Ce récital s’adresse, au-delà du club des fans de Kaufmann, à un très large public.

Jonas Kaufmann chante Nessun dorma
 




7. Bach. Imagine. Œuvres pour clavecin. Jean Rondeau. Erato 825646 220090.

Heureux rescapé d’un attentat capillaire, voici le nouveau claveciniste en vue : Jean Rondeau. Il a un vrai look et il est révélation de l’année aux Victoires de la musique en France. Sur un clavecin de rêve fabriqué par Jonte Knif et Arno Pelto, accordé par Jean-François Brun, Rondeau réinvente Bach (Suite BWV 997, Concerto italien, transcriptions) avec goût et poésie. Le titre du CD est Imagine. Normal : son imagination n’a pas de limites.

Jean Rondeau joue le 2e mouvement du Concerto italien de Bach
 





8. Beethoven. Symphonies nos 5 et 7. Manfred Honeck. Reference Recordings FR-718-SACD.

Le grand chef de l’année. Honeck ne connaît pas l’orthodoxie et fait de chaque interprétation un moment unique et inattendu. Depuis Carlos Kleiber, mis à part Osmo Vänskä et Paavo Järvi, nous n’avions pas eu de tels frissons dans Beethoven. Mais ici, nous voyons le retour à une musicalité altière de grand seigneur. Et l’Orchestre de Pittsburgh, à défaut d’être des pingouins, ce ne sont pas des manchots !

Manfred Honeck dirige le Finale de la 7e Symphonie de Beethoven
 




9. Ibert. Le chevalier errant. Les amours de Jupiter. Jacques Mercier. Timpani 1C1230.

L’heure de Jacques Ibert est-elle venue ? Kent Nagano ressuscite L’aiglon et Jacques Mercier défend deux partitions orchestrales d’une trentaine de minutes, dont Le chevalier errant, épopée chorégraphique en quatre tableaux, un absolu chef-d’œuvre qui mêle à la perfection le style français et des idiomes hispanisants. Une grande redécouverte.

Jacques Mercier dirige le Chevalier errant de Jacques Ibert
 





10. Grieg. Pièces lyriques. Stephen Hough. Hyperion CDA 68070.

Le disque le plus discret et sans doute le plus inattendu de notre palmarès. Le poète et penseur torturé Stephen Hough nous embarque dans des univers insoupçonnés au long d’un parcours poétique solitaire à travers une sélection de 27 pièces lyriques agencées par numéros d’opus croissants. Un vrai bijou.

Stephen Hough joue Jour de noces à Troldhaugen de Grieg
 



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