Affluence à Paradis City

Jean Leloup
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean Leloup

Dans ma courte liste, comme on dit pour le prix Polaris, ils étaient une petite trentaine. Mais cette liste est comme la vie, pleine de quotas et de listes, et s’arrête à dix. Considérez donc à égalité en onzième place, le Blue Skies de Jordan Officer, Le matin du monde de Catherine Major, Les femmes comme des montagnes de Philémon Cimon, le Repaver l’âme de Joey Robin Haché, et pas mal d’autres disques plus que pressentis : aimés, aussi.
 

1. À Paradis City, Jean Leloup. On y va tous, vers la mort, le vieux Willie autant que le roi, le repris de justice autant que le Petit papillon, mais Leloup a dit : allons-y résolument, un pied après l’autre, le pas pesant ou guilleret, qu’importe ; avançons, vivants. Et nous avons emboîté le pas, et ça nous a aidés à vivre. On a rencontré de grandes chansons en chemin, aussi grandes que les plus grandes. Survivre c’est bien, tout affronter en se surpassant, c’est franchement exaltant.




2. Portraits de famine, Philippe Brach. Je le trouvais trop braque exprès, le Brach. L’échevelé se pressentant lui-même Charlebois de son temps. Et puis ce deuxième album est arrivé, et j’ai compris : oui, libre et fou, mais sans chiqué. J’étais atteint par les mots et la manière tout le temps, j’aimais autant les délicates, les écorchées, les éclatées, les funky, les folles à lier. Ma révision d’opinion de l’année.




3. Little Mourning, Milk & Bone. Les harmonies, dans les aigus, ça emporte, ça soulève. Dans New York, après l’intro piano-voix, quand les timbres de Laurence Lafond-Beaulne et Camille Poliquin se mettent à vibrer, on décolle. Plus loin, quand ça saute de 22 octaves (au moins), et qu’il y a 60 strates de synthé empilées, on est en pleine stratosphère. Délicieuse sensation. Délicieux album. Deux voix d’anges sur leurs nuages de musique. ► Écouter : Elephant

 


4. Si l’aurore, Marie-Pierre Arthur. Le premier album flottait, le deuxième attaquait, celui-ci réconforte : la vie avance. Dix chansons caressantes au temps des amours difficiles. De la musique pour passer à travers l’hiver des couples : la chanteuse-musicienne et son groupe de proximité offrent leur sensualité, à la manière mellifluente de la pop-soul des années 1970. Un disque en forme de main tendue, comme pour dire : allez, venez, on va se faire du bien. On en a eu bien besoin cette année.

 
 

 

5. Limoilou, Safia Nolin. En spectacle sur le toit d’Ubisoft, sa voix, ses pickings, ses mélodies, ses mots chamboulaient au point d’en oublier le mont Royal et le ciel. Comment pouvait-elle être à ce point bouleversante de transparence douloureuse et survivre ? L’album en a rajouté, exutoire noir. La vérité appelle la vérité. Jusqu’en entrevue. « Si j’avais pas fait de la musique, j’aurais fait quoi ? Fuck all. Ou ben je serais encore à Limoilou en train de brailler, ou bien je me serais tiré une balle dans la tête… » C’est fort la vie : l’album existe et la fille resplendit.






6. 4488 de l’Amour, les Soeurs Boulay. Aimer les nouvelles autant que Mappemonde ? Injustes attentes. Les soeurs n’ont répondu qu’à elles-mêmes et offert la suite de leur vie, un album créé dans des loges « entre le test de son et le spectacle », s’ennuyant de la maison de l’enfance, s’idéalisant une cabane hors du temps, solidifiant la bâtisse de l’amitié, assumant ce qui ne dure pas. Ça m’a pris un moment avant de passer le seuil, mais après, j’ai constaté : on est heureux au 4488 de l’Amour.

 
 


 

7. Tokyo, Ingrid St-Pierre. Passage du cap de la trentaine, première maison, déménagement, remue-ménage. Et puis l’enfant à naître, Polo en devenir. Ce n’est pas pour autant l’album de la maternité. Tokyo est surtout le disque du temps qui passe et qu’on ne peut pas retenir. La maison familiale que l’on vend, ce couple défait qui ne connaîtra pas d’anniversaires, la « dernière fois qui file en douce ». Rien ne s’éternise, tout est à chérir. Et d’abord Polo.






8. Les grandes artères, Louis-Jean Cormier. L’album d’avant était celui de Tout le monde en même temps, des mouvements de masse dans les rues du Printemps érable : celui-ci remue autant, mais les remous sont ceux du coeur et des couples, ruptures, départs, retours. L’engagement, toujours, mais en interne. « Le jour où elle m’a dit je pars / J’ai hurlé par en dedans / Et j’ai éclaté ma guitare […] Ça s’recule-tu le temps ? » C’est ça les grandes artères : on ne s’enfarge pas dans un tapis shag de métaphores pour arriver au sens. Rassembleur, mais autrement.

 
 


 

9. Love Songs For Robots, Patrick Watson. Des sons de science-fiction pour des chansons qui vont droit au coeur : le groupe qui porte le nom de son chanteur s’est inventé une sorte de soul galactique pour redonner espoir en l’avenir de l’humain. Envers et contre tout, même si l’amour ne dure plus, même si on est « alone in the universe ». C’est Pat qui le disait en entrevue : « Tout ne va pas bien en ce monde, mais nous sortons [de l’album] vivants, ensemble, en relevant la tête. » ► Écouter : Grace
 


10. Sur la terre, Pierre Flynn. Ces guitares ! Des strummings comme des camions. Ils y ont été franco, Louis-Jean Cormier, Éric Goulet. Et ces cordes, ces vents ! Philippe Brault s’est offert un véritable jeu d’échelles et de serpents. Et les séquences de vocalises ! Et ces modulations quasi prog dans Sirènes, même pas peur qu’on s’écrie jouissivement : Octobre ! Et le piano là-dedans, l’officiel piano Flynn ? Complémentaire, le piano. J’appelle ça oser. Oui, c’est le même Pierre pesant chaque mot, mais tel un musicien dans son propre groupe.

 
 
 

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