«Ophelia» retrouvée, Safia consacrée (juste avant le grand déversement)

Safia Nolin
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Safia Nolin

Pas dans le bon ordre, me disais-je, attablé au Verre Bouteille, trop content du show et moins content de mon coup. Ça ne pouvait pas se vivre à la suite, la première partie de l’Open country de Mountain Daisies, spéciale soirée hommage à The Band, et puis la première montréalaise de Safia Nolin au Lion d’Or, dans le cadre de Coup de coeur francophone. Mauvais plan de match. De toute évidence, dès le premier morceau, ça me frappait comme le pied de Vincent Carré sur la peau de sa grosse caisse. Ça bondissait trop naturellement, cette version de Rag Mama Rag, souple et lousse en même temps : tellement le bon groove, si totalement The Band dans la manière et l’attitude, la joie de jouer de Mountain Daisies n’irait qu’augmentant, invité après invité.

C’est ce qui est arrivé : ils avaient tous « The Band tatoué sur le coeur », pour citer Ariane Ouellet des Daisies. À commencer par Antoine Gratton, La Nouvelle-Orléans sous les doigts, déchaîné pour Don’t Do It. Éric Goulet était moins dans ses bottes pour Time to Kill, presque inconnue au bataillon, mais s’amusait néanmoins et les musiciens tout autant, surtout Carl Prévost, qui se la jouait un peu Robbie Robertson (mais pas trop). Ça a monté d’intensité avec Joseph Edgar, trop heureux d’être là. Et offrant deux merveilles. D’abord Evangeline, en duo avec Ariane, telle Emmylou Harris dans The Last Waltz, le documentaire que Martin Scorsese décanta du spectacle d’adieu du plus organique des groupes de la musique populaire américaine. Et puis la grande ballade pas chantable Out of the Blue, où feu Rick Danko se sortait les poumons par la bouche. Ce fortiche d’Edgar l’a poussée au moins aussi loin. Stefie Shock en Dylan avec The Band époque The Basement Tapes pour I’m Not There ? Erratique autant que sympa, le gaillard lisant page après page le long texte de Dylan copié à la main dans un tout petit bloc-notes.

Que du plaisir bon enfant, que des rendus sur trampoline. Le dénommé Jérôme Chénard, qui joue avec les Daisies dans le spectacle The Man in Black, a été bombardé chanteur-batteur, et il a épaté. Belle rareté que Strawberry Wine, la chanson qui ouvre l’album Stage Fright. Et magnifique Ophelia, que l’on croyait disparue pour toujours, mais que Jérôme et les Mountain Daisies avaient enfin retrouvée.

La première partie s’est achevée dans l’allégresse avec Jonathan Painchaud : eh ! on ne résiste pas à Up on Cripple Creek. Après ça, Sofia ?

On rit et on pleure

 

Pas juste pour Sofia Nolin, me répétais-je en chemin vers le Lion d’Or. Elle avait à peine entamé sa portion de programme double quand j’ai rallié la salle, plus que bondée. Ça n’allait pas plus loin que l’entrée. Et Safia resplendissait, et sa voix rendait le lieu immense, et la douleur dans ses textes était proportionnelle à sa joie de les chanter : je m’étais inquiété pour rien. Je n’étais plus du tout avec The Band par les Daisies, Safia en imposait à chaque note et chaque couplet portait : « Je parle technicolor / J’ai pas peur de la mort / Avant qu’il soit trop tard / Dépose ton corps / Contre, contre le mien ». Insoutenable transparence du propos, et pourtant, c’était recevable, et ça se rendait jusqu’au fond du Lion, parce que la chanteuse rayonnait. Et s’amusait. « Continuons en tristesse », avait-elle badiné avant cette souffrance en technicolor. Et on avait ri. Ça se pouvait.

Et sa guitare acoustique et la guitare électrique de Joseph Marchand étaient parfaitement complémentaires, on mesurait le chemin parcouru depuis la première partie de Groenland sur le toit d’Ubisoft. Elle était prête à vivre cette première, Safia, et presque capable d’accepter qu’on l’aime autant. Elle avait beau chanter noir foncé (« Et la guillotine pleure / Sa lame tranchante / Éteint le son du fleuve / Et me hante », dans Mes marées), elle éclairait la vie dès qu’elle riait, et elle a ri souvent.

Et Safia Nolin s’est indignée aussi, à l’idée que des milliards de litres d’eaux usées allaient être déversés juste après la fin du spectacle. « Je trouve ça vraiment poche », a-t-elle laissé tomber, et ça a fait un gros plouf sale ! Elle offrait en contrepoint la beauté de sa voix et la vérité de ses chansons, et ça redonnait confiance en l’humanité. Si elle a survécu à elle-même et triomphé ainsi, me suis-je dit, si on peut être brassé par The Band revisité et puis chamboulé par Safia Nolin dans la même soirée, tout est encore possible.

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