L’Amérique à elle toute seule

Bon. Assumons. Ça semblera exagéré, mais quiconque était lundi soir à La Tulipe, une fois revenu à l’état solide après avoir été liquéfié, le confirmera : Rhiannon Giddens est la meilleure chanteuse au monde, et il n’y avait pas meilleur spectacle que le sien sur les cinq continents. C’est sûr, c’est certain, ça ne souffre aucun débat. Keith Richards, à qui on demandait un jour si les Rolling Stones étaient bel et bel « the greatest rock’n’roll band in the world », avait répondu que ça se pouvait que certains soirs, l’appellation ne soit pas usurpée, mais qu’en toute probabilité, tous les autres soirs, quelqu’un d’autre, quelque part, méritait mille fois plus de réclamer le titre.

Déjà, l’album Tomorrow Is My Turn, on l’a écrit en ces pages il y a peu, donnait la mesure de son registre, d’une étendue sans bons sens, disait sa capacité ahurissante d’appropriation des musiques de base de l’Amérique (chants d’esclaves, blues, gospel, bluegrass, country, funk, chanson), décrivait avec force épithètes l’incroyable voix qu’elle a et cet art d’interpréter aux nuances infinies : la pureté d’une Joan Baez, la sublime expression de la douleur d’une Patsy Cline, la force de caractère d’une Nina Simone, et ainsi de suite. Mais tout ça ne préparait pas à ce qu’elle donne d’elle-même sur scène.

Intensité et légèreté, savoir-faire et simplicité, joie irradiante et indignation vibrante, elle conjugue des états d’elle-même qui pourraient s’opposer s’ils n’étaient pas si naturellement complémentaires : c’est toujours la même Rhiannon, sans un micron de prétention mais avec une volonté de transmission de sentiments et de vérités qui ne souffre pas de résistance. Parce que c’est elle, ça fonctionne : on croit à tout ce qu’elle chante, parce qu’elle est tout ce qu’elle chante.

Afro-américaine avec de l’Irlandaise dans le sang, Rhiannon Giddens chante de l’Odetta des chants d’esclave (éreintante version de Waterboy) avec le même incroyable aplomb que S’iomadh Rud tha Dhith Orm, chant traditionnel irlandais. Un instant, elle épouse les inflexions haut perchées d’une Dolly Parton (la pimpante mais néanmoins triste Don’t Let It Trouble Your Mind), l’instant d’après elle virevolte au rythme d’une valse cajun (Dimanche après-midi). Au violon, elle a le reel dangereusement efficace, au banjo elle ramène au présent des mélodies d’avant la guerre de Sécession.

Elle est à la fois drôle et sérieuse, musicologue et trippeuse. Elle sourit en coin, complice enjouée, ou ne sourit pas du tout et semble regarder à travers la salle et voir jusque dans les plus noirs racoins de l’histoire de l’Amérique. Ses chansons à elle, surtout Come Love Come, valent celles qu’elle a été chercher ailleurs, y compris la fameuse Black Is The Color et ses mille versions. Sans limite, elle est sans limite.

Et les musiciens qui l’entouraient rivalisaient de tact, de dextérité : impossible de ne pas la suivre où elle veut, impossible de pas être à la hauteur. Il y a eu des moments où le violoncelle, la contrebasse, la batterie, les percussions, la guitare et le banjo s’alliaient avec une telle cohésion que la chanteuse n’avait qu’à lever un pied (nu) pour signifier une modulation, un arrêt sec, une fin. Parfait contrôle, avec du lousse dans le jeu quand même.

La prochaine fois qu’on la verra, Rhiannon Giddens, la salle sera très grande et on sera probablement au Festival de jazz : tout est possible, et tout arrivera s’il y a une justice.

Le doux envol de Birds Of Chicago

Même la première partie était d’une rare excellence : le trio Birds Of Chicago, un couple qu’accompagnait un contrebassiste, servait aussi du folk-roots dynamique, avec des harmonies qui montaient, montaient, et une joie pareillement contagieuse. La Montréalaise d’origne Allison Russell et JT Nero le grand gars de Chicago vivaient l’occasion à plein, c’était le grand retour au bercail d’Allison et c’était autant leurs mélodies que leurs coeurs qui réchauffaient la salle.

Rhiannon Giddens, pas encore dans sa craquante robe de scène, les a rejoints en jeans et chandail, sans façon, le temps de pousser la note avec Allison. Les Birds Of Chicago auront rendu la pareille à Rhiannon dans Lost On The River. C’était plus qu’un échange de bons procédés : il s’agissait de saisir l’occasion et jouer ensemble de la bonne musique. Sans chichi, pour le plaisir. Et pour la beauté augmentée des versions. C’était tout le temps ça, la soirée Rhiannon Giddens : l’heureuse et exigeante mise en valeur des chansons. Que ce soit la meilleure chanteuse au monde qui s’y applique rendait chaque performance plus que mémorable : je pense sincèrement qu’on s’en rendait compte plus qu’elle, trop occupée à vivre sa musique. C’est la clé.