Mashrou’Leila, de Beyrouth, en toute indépendance

Les membres de Mashrou’Leila ont poussé la critique sociale en arabe à un niveau rarement atteint avant eux.
Photo: Raymond Gemayel Les membres de Mashrou’Leila ont poussé la critique sociale en arabe à un niveau rarement atteint avant eux.

On a dit de la musique de ce groupe beyrouthin qu’elle était la trame sonore du printemps arabe, mais ses membres n’acceptent guère l’affirmation. Ils ont toutefois poussé la critique sociale en arabe à un niveau rarement atteint avant eux et, depuis leur création en 2008, ils ont jalousement protégé leur indépendance artistique, refusant même de signer avec toute maison de disques. Entre rock indie, pop ouverte, ballades mélancoliques et hymnes alternatifs, Mashrou’Leila ouvre les portes de la liberté et s’amène au National ce samedi, un mois avant de faire paraître un quatrième disque, aux saveurs plus électros que les précédents.

Pour nombre d’amateurs, le groupe paraît moins rock qu’auparavant. Le guitariste Firas Abou Fakher abonde aussi dans ce sens : « Au début, on faisait des choses qui nous venaient naturellement. On embarquait dans un jam et on écrivait de la musique originale, en ne faisant jamais de covers. C’était aussi un peu plus folky. Maintenant, on est plus engagés dans la production, l’enregistrement et le travail sur la texture. »

Raasük, le troisième album, fut enregistré au studio Hotel2tango à Montréal. La pièce instrumentale du début évoque à la fois le tragique retenu et un certain impressionnisme, avec les notes feutrées du trompettiste Eric Truffaz. Puis, on tombe dans la romance avec un violon vaguement rom qui peut rappeler le monde de Lhasa. On aborde ensuite le romantique, une sorte de polka transformée, de la balade plus lente, ou de la pop de création avec des claques de batterie, la guitare électrique ou les nappes de clavier parfois en avant, de même que le lyrisme et les arabesques du chanteur Hamed Sinno. Il interprète en arabe une forte version de Ne me quitte pas de Brel. Il chante aussi les rebelles réduits au silence, le conformisme, la résilience des gens du Moyen-Orient, entre autres.

« On opte pour des thèmes que l’industrie de la musique arabe n’aborde pas, précise Firas Abou Fakher. On aime chanter des choses qui sont normales pour nous et qui ne devraient pas être controversées : la sexualité, les rôles et les genres, la condition sociale. Chez nous, personne ne chante ça, ni ne le finance. Avec le temps, on a commencé à chanter à propos des thématiques qui reflètent les changements à un niveau plus personnel. Par exemple, dans le prochain album, on s’inspire de la nuit à Beyrouth, un sujet très sensuel et plein de richesses. Tu te caches dans la nuit. Tu prends un rôle différent et deviens une autre personne, bonne et mauvaise. »

Qu’en est-il de l’association du groupe au printemps arabe ? Réponse du guitariste : « C’est un peu sensationnaliste de dire que notre musique en constitue la trame sonore. On vient d’une région du monde où la réalité est très réduite par les médias occidentaux. Parler du “printemps arabe”, c’est comme de mettre ensemble plusieurs intentions et plusieurs mouvements dans une seule grande bannière. Je pense que c’est une façon de résumer pour quelqu’un qui ne comprend pas la complexité de la situation. »

Suite de l’aventure à Montréal, en toute indépendance.