Vivre plutôt que survivre

Half Moon Run lance un nouvel album.
Photo: Yani Clarke Half Moon Run lance un nouvel album.

« Jai peur qu’à l’avenir, on ne réfère aux trois dernières années que comme étant les années perdues. » La phrase lancée par Conner Molander du groupe montréalais Half Moon Run tombe comme une tonne de brique sur le balcon d’une vaste suite du 10e étage de l’Hôtel W. Les années perdues ? Ces 36 mois de succès pour la formation folk-rock, qui a fait plus de 300 concerts partout sur la planète, portée par sa pièce hyperaccrocheuse Full Circle et sa petite soeur Call Me in the Afternoon ? Le passage à Tout le monde en parle, l’autobus de tournée, le prix à l’ADISQ, la signature sous la grande étiquette Glassnote, les premières parties de Mumford Sons ? Petit silence de stupéfaction du côté du poseur de questions.

Et en même temps, la phrase de Molander, assis à côté de son acolyte Devon Portielje, éclaire tout ce qu’est ce nouveau disque de Half Moon Run, intitulé Sun Leads Me On. Un disque quelque part entre Radiohead, Arcade Fire, les Beach Boys, les Beatles et Genesis. Un disque rempli de regards en arrière, de regrets, de bilans, de réflexions sur ce qui a été fait et sur ce que laisse poindre l’avenir. Et aussi, un disque clairement moins axé sur la recherche du succès, mais plutôt sur le plaisir et la liberté créative.

« C’était si intense, c’était tellement rempli que c’est déjà en train de devenir un peu flou pour nous, ajoute Molander, au sujet des succès de Half Moon Run. Aujourd’hui, on se concentre sur le fait de pouvoir durer dans le temps, comme groupe et comme personnes. Il y a eu beaucoup de sacrifices qui ont dû être faits, avec la santé, les relations personnelles. C’était Half Moon Run tous les jours, à temps plein, travail, voyage, encore et toujours. Alors… »

Un peu plus discret, Portielje incline la tête, les mains rassemblées sur son menton. « C’est de bons souvenirs, mais les choses arrivent tellement vite que tu ne vois plus tout ce qui se passe, tu fais juste faire ce qu’il y a à faire, c’est juste de la survie. »

La reconstruction

Voici donc un album de vie qui suit une époque de survie, et qui a demandé un moment de pause. Après le tourbillon, Molander, Portielje, Dylan Phillips et Isaac Symonds se sont posés à Montréal, ville que ces Ontariens et Britanno-Colombiens d’origine appellent désormais la maison ou, d’un point de vue très pratico-pratique, « là où on fait notre lavage ! » « On s’y est reconstruit, dit Connor. Il y a une citation de Thom Yorke qui dit qu’on doit avoir de la stabilité dans notre vie personnelle pour pouvoir être libre et fou dans notre vie créatrice. Et ça, c’est ce qui s’est passé pour nous, je crois. Quand on a repris le contrôle de nos vies, on a retrouvé la stabilité, les chansons sont apparues l’une après l’autre. »

Tout en conservant les nombreuses harmonies vocales et les guitares en arpèges chères à Half Moon Run, Sun Leads Me On ratisse beaucoup plus large dans le spectre sonore, se permet des variations assez grandes dans l’énergie des chansons. « C’est assez différent de Dark Eyes, et avec le réalisateur Jim Abiss [Adele, Arctic Monkeys]on a essayé plusieurs nouvelles choses, il y a plus d’espace sur le disque, analyse Devon. Et il y a aussi qu’on est de meilleurs musiciens maintenant ! »

Le groupe était aussi beaucoup mieux préparé que pour sa première expérience en studio, explique Connor, roulant des yeux en racontant les gaffes de l’enregistrement de Dark Eyes. « Là, on comprend plus de choses, le tone [la texture du son], et certaines choses techniques aussi, comme l’électricité derrière tout ça. Des fois, on voulait que ça sonne très 1970, d’autres fois plus krautrock. Mais rien n’était prédéterminé, on s’est concentrés surtout sur ce qu’on savait qui était bon, un beat de drum, un riff, une ligne de voix. Quelque chose comme une intuition. »

 

Créer sans chercher le succès

Tout ça ramène Molander et Portielje à l’intention derrière l’écriture d’une chanson, et dans leur cas, à leur hymne Full Circle, devenue leur tremplin et leur prison. D’autant, lit-on entre les lignes, qu’elle est loin d’être leur pièce préférée.

« On a fait tous les sacrifices dont on te parlait, souvent difficiles, et on se rend compte que ça ne vaut pas la peine de sacrifier nos intentions pour quelque raison que ce soit, raconte Devon. Si on a une chanson qui réussit à jouer à la radio, mais qu’on l’aime pas, on va devoir la jouer pour toujours, et on va haïr ce qu’on fait. Je parlais à l’imprésario de Radiohead, à Mexico, à propos de cette chanson qu’on avait [Full Circle]. Et il me disait : “Ne construisez pas une carrière que vous ne voulez pas autour d’une chanson que vous haïssez.” Et j’ai dit : “Well, alright !” »

Connor admet que ce qui a été la racine de Full Circle était « un peu croche », et pas issu de la même « place » que les autres chansons, soit davantage dans un objectif commercial qu’artistique. « Et on a réalisé qu’on pouvait faire des sacrifices personnels, qu’on pouvait voyager à nous rendre malades, mais qu’on ne pouvait pas faire de compromis sur la musique. Parce que c’est la fondation de ce que nous faisons, et que si on fait ça, tout va s’effondrer rapidement. »

Ce qui explique certainement le foisonnement et l’absence de tube radio évident sur Sun Leads Me On, qui se prend d’un bloc, comme un voyage musical. L’album commence même avec une introduction de… flûte traversière ! Connor et Devon rigolent juste à y penser. « Tsé, ça fait longtemps qu’on n’a pas sorti de musique, et on a pensé que les gens allaient se demander on était rendus où, et se dire qu’on était un groupe sérieux. Alors on a décidé de commencer le disque par une poignée de main heureuse. Bienvenue sur le deuxième disque ! » On ne saurait mieux dire.

Survivre à la tournée

Half Moon Run tentera de gérer un peu mieux la tournée de son nouvel album en levant un tout petit peu le pied pour que la santé et le plaisir soient au rendez-vous. « La règle, c’est trois shows d’affilée, et un jour de congé. Et on ne vole plus vers l’Europe en faisant un concert le soir même. Ça coûte plus cher de prendre du temps, avec toute l’équipe à payer quand même, mais c’est important pour le bonheur global du groupe ! » dit Devon Portielje. Plus de 65 dates de concerts sont déjà prévues pour le groupe d’ici leurs quatre soirs complets au Métropolis au mois d’avril prochain.