La justice française ordonne le retrait d’un DVD dirigé par Kent Nagano

Une scène tirée de cette production des «Dialogues des carmélites» de Poulenc, dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov, en 2010.
Photo: BelAir Média Une scène tirée de cette production des «Dialogues des carmélites» de Poulenc, dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov, en 2010.

Le DVD de Dialogues des carmélites de Poulenc, dans une mise en scène de Dmitri Tcherniakov, enregistré à Munich en 2010 sous la direction de Kent Nagano, devra être retiré des rayons par décision de la Cour d’appel de Paris.

La condamnation de la société BelAir Média, éditrice du DVD, à « prendre toute mesure pour que cesse immédiatement et en tous pays la publication dans le commerce ou plus généralement l’édition, y compris sur les réseaux de communication au public en ligne, du vidéogramme litigieux » fait suite à plainte des ayants droit de Georges Bernanos et de Francis Poulenc. Ceux-ci avaient intenté une poursuite arguant d’une trahison du metteur en scène, qui a enlevé toute référence religieuse de son spectacle.

Comme le résume bien Christian Merlin dans l’édition de mardi du Figaro, le casus belli semble être que « Tcherniakov a changé la fin de l’opéra, puisque l’on y voit Blanche sauver les carmélites et se sacrifier, la guillotine étant remplacée par des bouteilles de gaz, au lieu de les voir aller vers la mort comme dans l’original ».

Les plaignants avaient perdu leur cause en première instance, le tribunal ayant alors considéré qu’il n’y avait pas dénaturation de l’oeuvre.

Un précédent dangereux

La décision de la Cour d’appel de Paris va-t-elle faire jurisprudence ? La question de la liberté de création est posée, assurément, si les périmètres sont délimités juridiquement par la vision artistique d’ayants droit.

Christian Merlin rappelle à juste titre que « le Festival de Bayreuth a sombré dans la médiocrité quand Cosima Wagner, la veuve du compositeur, y a interdit toute évolution, du chant comme des mises en scène » et qu’« Yvonne Loriod a voulu faire interdire la mise en scène par Peter Sellars de Saint François d’Assise », somptueuse production, à Salzbourg en 1992, de l’opéra de son mari, Olivier Messiaen.

Certes, le spectre des oeuvres touchées n’est pas si large. Une grande majorité des oeuvres du répertoire lyrique sont dans le domaine public. Lorsque le même Tcherniakov trafique le Don Giovanni de Mozart (à Aix-en-Provence), personne ne peut aller se plaindre. Encore que, selon les pays, il ne faille jurer de rien. En Sibérie, en 2014, la production de Tannhäuser de Wagner par Timofeï Kouliabine a été contestée en cour par l’Église, car accusée d’« offenser les sentiments religieux et l’Église orthodoxe ». Kouliabine fut attaqué pour « profanation publique et intentionnelle de littérature religieuse, théologique et d’objets saints », et le ministre de la Culture limogea sur-le-champ le directeur de l’opéra, qui refusait de s’excuser publiquement.

Libre opinion

Si un carcan judiciarisé devait geler l’art dans un conservatisme stérilisant, le concept visionnaire de Patrice Chéreau pour le Ring à Bayreuth en 1976 n’aurait jamais vu le jour.

Il faut pouvoir proposer des visions d’une oeuvre. Pourquoi les spectateurs ne pourraient-ils se faire leurs libres opinions ?

Une chose est sûre : avec l’interdiction de diffusion sur DVD, Internet et télévision, le vidéogramme maudit et censuré de Dialogues des Carmélites mis en scène par Tcherniakov et dirigé par Nagano vient de devenir un sacré « collector ».

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 21 octobre 2015 01 h 13

    Des gens fossillés

    J'hésite entre les deux l'original ou l'adaptation, peut etre faut-il s'assurer que ce soit tres clair que c'est un travail d'adaptation, n'est ce pas ce que nous faisons toujours meme avec les oeuvre les plus formelles, s'il fallait ne jamais adapter, qu'est ce que serait l'art, que vaudrait l'art, j'ai toujours un peu de mal avec les gens qui voudrait que rien ne change, des gens fossillisés, souvent motivés que par leur intérèts , en espérant que le tribunal dans sa sagesse saura leurs faire entendre raison

  • Jacques Deschênes - Abonné 21 octobre 2015 12 h 16

    Les droits moraux

    La majorité des oeuvres étant du domaine public, cela implique qu'il n'y a pas de droits d'auteur à payer. Mais subsiste-t-il un droit d'auteur moral? L'adaptation d'une oeuvre peut-elle aller jusqu'à lui faire dire n'importe quoi, sans que l'auteur ou ses ayants droit aient quoi que ce soit à dire? C'est pourtant l'auteur qui est à la source de tout ce qui est produit par la suite et des revenus qui s'ensuivent...