La voie de l’inclusion

Selon Jérôme Pruneau, « s’il n’y a pas de redéfinition de l’identité québécoise en pensant à cette culture de la diversité, on va créer des fossés qu’on ne pourra plus rattraper ».
Photo: Adriana Garcia Cruz Selon Jérôme Pruneau, « s’il n’y a pas de redéfinition de l’identité québécoise en pensant à cette culture de la diversité, on va créer des fossés qu’on ne pourra plus rattraper ».

Le Québec se métisse. L’immigration représente le tiers de la population de Montréal et si on inclut les 2e et 3e générations d’immigrants, une personne sur deux est issue de la diversité. Pourtant, plusieurs associent cette diversité à l’autre et les artistes qui la portent sont très peu visibles. Dans son livre Il est temps de dire les choses, Jérôme Pruneau prône la voie de l’inclusion et propose de passer de la diversité culturelle à la culture de la diversité. De son côté, Vision Diversité opte pour cette même voie de l’inclusion avec la 5e Vitrine des musiques locales métissées en invitant à L’Astral, du 23 au 25 octobre, dix-huit talents musicaux. Rencontre avec Jérôme Pruneau et Aida Kamar, présidente de Vision Diversité.

« La Vitrine est faite pour donner une place à ces artistes qui ne la prennent pas, qui ont du talent et qui sont tous professionnels. Jérôme fait la même chose en dénonçant le gaspillage de toutes ces possibilités à cause d’une catégorisation des artistes, des “nous autres” et des “eux autres”. Il fait appel à un “nous” en construction », relate Aida Kamar.

Avec Vision Diversité, elle a accompagné 400 artistes aux créations métissées, alors que Jérôme Pruneau, qui est aussi le directeur de Diversité artistique Montréal (DAM), en a conseillé plus de 250. Dans son livre, il met en évidence le manque de représentativité des artistes « dits de la diversité » dans l’espace public. Dans le domaine musical, il constate, par exemple, que pendant les cinq derniers galas de l’ADISQ, aucun d’entre eux n’a reçu de prix. En plus, plusieurs organismes culturels n’ont aucun membre représentatif d’une diversité ethnoculturelle : cela, de l’ADISQ à RIDEAU en passant par plusieurs autres.

De quelle façon cette situation évolue-t-elle ? « Je dirais que dans le milieu institutionnel, comme les Conseils des arts et les Maisons de la culture, il y a une sensibilisation et une envie de changement, mais quand tu vas dans le mainstream, dans l’industrie culturelle, oublie ça ! Je ne vois pas beaucoup d’évolution, notamment en musique », répond Jérôme Pruneau.

Pour Aida Kamar, l’industrie ne donne pas le pouls de la musique telle qu’elle est et telle que nous l’entendons dans nos rues. « La création ne s’épuise pas et Montréal est un espace nourricier pour les artistes qui ne reproduisent pas les musiques intrinsèques. Ici, les rythmes africains ne ressemblent pas aux rythmes africains d’Afrique, parce qu’ils sont nourris de pop, de jazz, d’électroacoustique, etc. »

Mais, pour Jérôme Pruneau, la case est omniprésente en musique. Celle dite « du monde » ne serait-elle pas qu’un fourre-tout des autres que soi ? « Je n’ai rien contre la case “musique du monde” en soi, c’est le fait que, systématiquement, parce que quelqu’un vient d’ailleurs, on le met dans cette case. Pour qualifier une musique qui a trait à une tradition ou qui n’est pas sur le marché de l’industrie, je suis d’accord, mais d’instrumentaliser la case “musique du monde” pour en faire un fourre-tout des autres, ça ne marche pas. »

Dans Il est temps de dire les choses, Pruneau affirme qu’il faut ne plus parler de diversité ethnoculturelle, mais plutôt penser à une culture de la diversité que chacun doit s’approprier. Comment réaliser cela dans le contexte de la situation des francophones minoritaires en Amérique du Nord ? « Je ne vois aucune contradiction entre défendre le francophone et inclure l’ethnoculturel. Tu peux avoir une culture de la diversité dans le sens où ça inclut tout le monde, mais ce monde-là vit au Québec et parle français », répond l’auteur.

Et il y a plus : « Je pense qu’aujourd’hui, cette culture de la diversité, ça va bien plus loin que les arts et la culture. S’il n’y a pas de redéfinition de l’identité québécoise en pensant à cette culture de la diversité, on va créer des fossés qu’on ne pourra plus rattraper. Quand je suis arrivé ici il y a six ans, il y avait vraiment une forme d’harmonie entre les communautés. J’ai quitté la France parce que c’est haineux et raciste. Ici, il n’y a pas ça encore, mais il faut qu’on fasse attention. L’identité n’est pas figée, il faut la redéfinir avec l’immigration récente. »

Pour aller plus loin

Écouter cinq pièces de Solawa

Il est temps de dire les choses

Jérôme Pruneau, Éditions, Dialogue Nord-Sud (Coup de gueule) et La 5e Vitrine des musiques locales métissées, Montréal, 2015, 152 pages.