Décomplexer la barbarie

Le violoniste Gil Shaham en concert avec l’Orchestre philharmonique de New York, dirigé ici par le jeune chef Gustavo Dudamel.
Photo: Chris Lee Associated Press Le violoniste Gil Shaham en concert avec l’Orchestre philharmonique de New York, dirigé ici par le jeune chef Gustavo Dudamel.

Deux pelés et trois tondus en procession quasi funéraire. C’est bien la première fois que je demande si « le concert est bien à 19 h 30  » au contrôle des billets à l’entrée de la Maison symphonique. Suis-je à l’endroit où, dans 15 minutes, l’un des plus grands violonistes du monde va présenter l’alpha et l’oméga de la littérature pour violon, les Sonates et Partitas de Bach ?

Je croise un couple de touristes en visite à Montréal. Ils pensaient ne pas trouver de billets, le jour même, pour un tel événement, qui ailleurs se donne à guichets fermés. Ils ont pu choisir les leurs entre mille autres, disponibles. Combien sommes-nous dans la salle ? 700 ? « C’est une honte pour Montréal », me dit un interlocuteur à la pause. Je suis abasourdi dans mon siège, car, pour la première fois, j’ai l’impression de ressentir violemment et frontalement les effets de la fonte de notre banquise culturelle.

Le processus a été enclenché il y a une dizaine d’années. Arrêt de l’enseignement de la musique et pulvérisation de la chaîne culturelle de notre radio nationale. Ce coup de force ou tour de prestidigitation, avalisé, on ne sait pourquoi ni comment, par l’organisme de réglementation de la radiodiffusion, a décomplexé la barbarie. L’onde de choc nous frappe aujourd’hui et elle a créé de nouveaux barbares. La paupérisation de la place et de la nature de la couverture de la culture dans les médias est organisée par autant de complices de l’imperceptible hold-up du mot « culture » par l’industrie du divertissement.

« Je n’avais pas entendu parler de ce concert. Il y avait de la pub ? », me demandait un spectateur de dernière heure. De la pub ? Où ça ? Je n’ai pas voulu faire d’allusion vulgaire de nature anatomique, car elle était peut-être dans la tablette qui traîne dans mon tiroir…

Les nouveaux barbares

Les nouveaux barbares ont désormais gagné nos institutions. J’en veux pour preuve les témoignages de tous ces abonnés de l’OSM, outrés que la priorité absolue du service à la clientèle à l’intersaison ait semblé être de fourguer des billets pour le spectacle de Patrick Bruel. Quand on abandonne ses propres valeurs pour faire promouvoir que sais-je d’autre, on participe soi-même au naufrage du bateau.

Nous voilà donc à 700, à Montréal, pour écouter Gil Shaham. J’aurais tant aimé vous parler des vertus comparées du Presto ailé de la 1re Sonate, de l’allant impétueux de la Chaconne de la 2e Partita. Vous dire aussi que les quelques scories d’exécution de la Fugue de la Sonate n° 1 ou des quelques passages lors de l’ultime demi-heure ne comptent pas face au sens du flux et au vertige de la pulsation de cet archet.

Gil Shaham a présenté les six oeuvres dans une quasi-obscurité, devant un écran qui diffusait des images animées en super-ralenti. Images souvent poétiques, mais qui nous volaient notre propre imaginaire. Rachel Barton Pine n’avait pas eu besoin de cela. Personne, il y a 10 ou 20 ans, n’avait besoin de cela. J’espère que Gil Shaham ne s’excusait pas de venir jouer les Sonates et Partitas. J’espère qu’il ne capitule pas devant la dictature de l’image, qui tue, entre autres, aussi, le journalisme de contenu. J’espère qu’il n’est pas devenu, lui aussi, un barbare.

Gil Shaham & Bach

Les six Sonates et Partitas pour violon seul de Jean-Sébastien Bach. Avec projections de David Michalek. Maison symphonique de Montréal, samedi 3 octobre 2015.

6 commentaires
  • Johanne Archambault - Abonnée 5 octobre 2015 08 h 21

    Pour nous aider à l'être un peu moins

    Vous pourriez parler de ces événements avant leur tenue, du moins quand ils sont aussi exceptionnels. (Vous l'avez fait récemment, d'ailleurs.) En lisant un compte rendu, j'ai quelquefois regretté de ne pas avoir su, pas soupçonné... "Culture" personnelle mise à part, depuis que nous ne lisons plus le journal papier, l'information sur les activités culturelles paraît, pour moi du moins, se perdre dans un grand nuage, et il faut en quelque sorte savoir d'avance ce qu'on cherche quand on veut se mettre au courant. Entre "barbares" et "initiés" il existe un éventail d'"honnêtes" gens.

  • Jean-Luc Malo - Abonné 5 octobre 2015 09 h 59

    Des causes lointaines et des explications proches

    M. Huss,
    Oui, en effet, une ville qui ne fait pas salle comble pour un visiteur violoniste aussi important, c'est à expliquer.
    Je me demande cependant si le diagnostic est si distant que celui que vous proposez. Certes, la Culture a évolué vers la culture du spectacle (voir à ce sujet l'excellent livre récent de Llosas sur la question). La diffusion de la musique classique, non seulement dans la population en général mais, comme vous le dites, à notre radio nationale (que je n'écoute plus à cause de cela) laisse croire que nous sommes revenus à la barbarie ou, plutôt, comme le disait il y a un quart de siècle M. Pierre Vadeboncoeur, à l'insignifiance, pris dans son acception "sans sens" (voir Trois essais sur l'insignifiance). Mais est-ce que le lieu, la Maison symphonique, est propice à l'écoute d'une oeuvre ESSENTIELLE et métaphysique que sont les sonates et partitas de JSB pour violon seul? Je vous dirais que le lieu idéal est celui où vous n'êtes qu'avec vous même, dans votre salon, ou comme ça été le cas durant quelques années, dans un fauteuil relaxant à l'ex-pavillon de la Grande-Bretagne après l'Expo: des fauteuils au pied d'une grande tour où, tout en haut, il y avait un puits de lumière. C'est notre icône, M. Edgard Fruitier, qui agaissait alors comme conseiller, si ma mémoire est fidèle. Y écouter la version de James Ehnes, tout comme pour celle de Shahan sans doute, nous rapproche alors de l'Éternel.
    Donc, même avec des projections (spectacle...encore là), est-ce que le choix du lieu n'explique pas cette désafection?
    Il y aurait par ailleurs bien des propos à échanger sur l'évolution de la chose culturelle dans notre société, non seulement du point de vue de la musique classique (il faut bien la nommer ainsi) que du théâtre (l'évolution de l'offre de spectacles et non plus de représentations théâtrales par le TNM, entre autres). C'est là une question plus générale.
    Merci beaucoup.
    Jean-Luc Malo
    abonné

  • Jacques Deschênes - Abonné 5 octobre 2015 10 h 56

    Désolant, en effet

    Je me suis abonné le printemps dernier au festival «Années folles» du Centre national des arts, à Ottawa (où je demeure). Ce jeudi, premier des cinq concerts du festival. Il ne s'agit pas de charleston, au programme: Janacek, Elgar, Bartok et Sibelius. J'ai hâte devoir à combien nous y serons. Peut-être l'entrée en scène du nouveau (jeune) chef y amènera des têtes mieux garnies...

    Je discutais il y a quelques jours avec un ami qui revenait d'un voyage en Islande. Population de l'île: environ 300 000 personnes. Pourtant, on y trouve des équipements culturels dont nos villes de quelques millions d'habitants sont encore incapables de se donner... Quand on veut on peut. Encore faut-il vouloir.

  • Yves Lanthier - Abonné 5 octobre 2015 15 h 13

    Réseaux sociaux...

    - La page Facebook Maison symphonique de Montréal est laissée à elle-même... quelques statuts de spectateurs, d'orchestres autres que l'OSM...
    - Le compte Twitter @OSMconcerts a «retweeté» des annonces pour Gil Shaham, mais n'en a publié aucun original...
    - Pourquoi pas un compte Twitter Maison symphonique en plus d'@OSMconcerts?
    - Vous vivez sur quelle planète?

  • Christine Hernandez - Abonnée 5 octobre 2015 22 h 24

    Merci !

    Votre cri du coeur (ou de rage) m'aura permis de découvrir, les deux, les sonates et leur interprétation par Gil Shaham. Peut-être même que mon ado de 16 ans qui étudie sur fond de musique classique y trouvera t'elle inspiration. Maigre consolation.