La douleur lui va si bien

David Fray
Photo: Paolo Roversi David Fray
C’est devant une salle Bourgie copieusement garnie que David Fray a inauguré la série de concerts Pleins feux sur Schubert. Le choix était logique, puisque le pianiste français, après plusieurs disques Bach, est revenu récemment vers ce répertoire qui semble l’habiter dans les tréfonds de son être.

À la suite de son 2e prix au Concours international de Montréal 2004, David Fray avait gravé un CD pour ATMA et avait choisi la Wanderer Fantaisie. On sait que celle-ci fascinait Liszt au point que le compositeur hongrois en réalisa une version orchestrale. Liszt était aussi sous l’emprise de la grande Sonate en sol majeur (D. 894) qu’il qualifiait de « poème virgilien ».

David Fray, qui vient de la publier dans un CD Schubert remarquable chez Erato, en a fait ressortir les tensions dramatiques avec une grande intensité. Ce qui frappe chez le pianiste français, c’est l’ambitus dynamique. Sous ses doigts, Schubert n’est pas un auteur de salon, mais un continuateur de Beethoven. Fray rejoint en cela Emanuel Ax, un tenant des « vrais forte » chez Schubert. Il se distingue, par exemple, de Mitsuko Uchida, qui recherche un univers avec un ambitus dynamique plutôt post-mozartien.

Dans les accès de rudesse, David Fray, penché sur son clavier comme Gould ou Serkin, se laisse emporter et claque parfois du talon gauche sur le plancher de la scène, ce qui est dérangeant. Cela dit, la nature des attaques est très étudiée, tout comme les nuances des voix médianes des phrases. Chose remarquable pour un artiste de cet âge, Fray parvient à intégrer le menuet et le mouvement final dans le discours d’ensemble et y trouve le ton juste.

Dans le 1er volet de cette D. 894, les notes pointées semblent piquées la première fois et plus tenuto à la reprise, comme si la matière musicale devenait plus lourde à brasser. Curieusement, le piano, qui avait paru s’assouplir récemment sous les doigts d’André Laplante et Edna Stern, a de nouveau semblé un peu rétif et durement claquant jeudi soir. Schubert, c’est vraiment un univers à part qui demande quasiment un réglage particulier d’un instrument dédié. De ce point de vue-là, le disque Erato propose des sensations très raffinées que le concert de jeudi nous a refusées.

Après une Sonate en mi mineur en forme de galop d’essai, David Fray a hissé celle en la mineur (D. 784) au niveau des plus grandes. Là aussi il en fait ressortir la douleur et une forme de mysticisme. Par contre, il a fini la soirée de manière épurée avec la Mélodie hongroise de Schubert et ce qui m’a semblé être la Sarabande de la 2e Partita de Bach.
1 commentaire
  • Lise Bélanger - Abonnée 2 octobre 2015 07 h 54

    Lors de ce concert, on vivait la présence de Schubert, son intériorité, sa sensiblité et c'est cela qui importe.

    La deuxième sonate au concert (D-784) était sublime, un moment unique.