Le long chemin

Lorraine Vaillancourt
Photo: Bernard Préfontaine Lorraine Vaillancourt

Vendredi 25 septembre marquait le lancement de la série Hommage à John Rea, une initiative de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ). Il s’agit là de la cinquième série hommage, c’est-à-dire d’un gros plan sur un compositeur qui rythme, de manière biennale, les propositions de concerts des ensembles contemporains.

S’agissant du Torontois John Rea, 71 ans, bien connu et très impliqué dans la vie musicale québécoise, 40 concerts et 70 activités rythmeront la saison. Le lancement de cet hommage comprenait le vernissage d’une exposition John Rea — musique vue, une table ronde avec le compositeur, un concert gratuit de la SMCQ intitulé L’homme papillon et, in fine, un concert du Nouvel Ensemble Moderne rien de moins qu’à la Maison symphonique de Montréal.

J’espère que le NEM a eu un bon prix sur la location de la salle, car l’assistance remplissait à peine un demi-parterre (et encore…). La désaffection du public fait partie des observations récurrentes lorsqu’on parle de musiques de création. Mais lorsque personne, ou presque, ne vient lorsque est présenté Éclat/Multiples, une pièce de quarante ans d’existence, composée par Pierre Boulez, l’autorité suprême en la matière, honoré tous azimuts par une multitude de prix et par une cohorte d’affidés, on se dit que le chemin va être sacrément long, si tant est qu’il mène quelque part.

Si je vous disais « j’ai kiffé grave sur Accident de Rea, tant et si bien que j’en reprendrais demain au déjeuner », vous ne me croiriez pas, et vous auriez raison. Le sous-titre Tombeau de Grisey (hommage donc au pape de la musique spectrale) me laissait espérer quelque chose de très subtil, d’explorateur dans la coloration instrumentale. Je n’ai rien entendu de tel. Il y a bien plus de raffinements dans Éclat/Multiples, qui superpose des natures d’émissions sonores dans un canevas aux infinies cassures rythmiques. Lorraine Vaillancourt a été plus sensible à ces accidents-là qu’aux couleurs. Dans l’enregistrement Columbia de Boulez lui-même, on s’aperçoit de l’importance du cymbalum, difficilement perceptible vendredi.

Quant à Rea, il a été à son summum, comme souvent, dans sa science de la réduction des grandes oeuvres de L’École de Vienne. Que l’on puisse tirer autant des Pièces opus 6 de Schoenberg avec 28 instrumentistes, seulement, tient quasiment du miracle.

Éclat/Multiples

John Rea : Accident (Tombeau de Grisey), 2004. Pierre Boulez : Éclat/Multiples (1966-1970). Berg : Trois Pièces opus 6. Nouvel Ensemble Moderne, Lorraine Vaillancourt. Maison symphonique de Montréal, vendredi 25 septembre.

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 28 septembre 2015 08 h 06

    Le long chemin

    Pourquoi le chemin vers le néant est-il si long?

  • Michel Gonneville - Abonné 30 septembre 2015 19 h 38

    Curieux...

    Curieux, oui, que monsieur Huss entendent les raffinements dans l'œuvre de Boulez, qu'il semble bien connaître par l'enregistrement. Son jugement sur la sensibilité de Lorraine Vaillancourt à l'égard de l'œuvre de Rea résulte-t-il d'une semblable familiarité ? (L'enregistrement est en tout cas accessible sur http://www.musiccentre.ca/fr/node/27747).

    Par ailleurs, il est curieux que ce soit devant un parterre presque plein et enthousiaste que trois œuvres assez exigeantes de Gougeon, Palmieri et Rea aient été entendues à la salle Pierre-Mercure quelques heures avant le concert du NEM. Il est dommage que monsieur Huss n'ait pas été présent. Aurait-il, le cas échéant, souligné un pareil succès public (comme ceux de certains concerts de l'ECM+) ?

    Cela dit, toute la problématique de la relation entre le compositeur d'aujourd'hui et le public a été examinée d'une façon très sérieuse et rigoureuse par Pierre-Michel Menger dans Le paradoxe du musicien en 1983, en tout cas de façon beaucoup plus sérieuse que dans un court article d'humeur, plus propice à l'effet de style et au trait d'humour. Il serait maintenant souhaitable d'actualiser les conclusions de ce livre à la lumière de la réalité actuelle : multiplication des ensembles spécialisés ou non ouverts à la musique de création, canonisation de certaines œuvres de compositeurs "radicaux" des années 50-60 par certaines vedettes du monde de la musique classique, attitude particulière - ouverte et non dogmatique - des créateurs de la jeune génération, diversification considérable des esthétiques, etc

    C'est le chemin vers la vérité qui est long...

    (Coquille ? il s'agit bien de l'Opus 6 de Berg et non de Schoenberg)