Dans les plis de Keith Richards

Dans l’heure et vingt de l’extraordinaire documentaire Keith Richards : Under the Influence, que le réalisateur Morgan Neville (Twenty Feet From Stardom) a consacré à notre Keef premier et vénéré, il y a beaucoup de rires et de sourires dans les gros plans du plus fameux faciès de l’histoire du rock. Et quand il sourit, celui qu’on appelle tous « Keef », à plus forte raison quand il rit, ça fait encore plus de plis. Et dans chaque pli, profond comme une faille dans la croûte terrestre, il y a les musiques d’une vie, avec tous les disques, les rencontres, les spectacles, les sessions de studio, et les bonnes histoires assorties. Ça fait beaucoup d’histoires, beaucoup de musiques, et beaucoup de vie. « La musique, pour moi, est au centre de tout », résume-t-il, plissé de joie. Ça tombe bien, la musique est au coeur du documentaire exemplaire de Neville.

Joli coup pour Netflix : après Nina Simone, Keith Richards. Des réalisations de haut niveau qui positionnent le service de films en continu dans l’échiquier de l’exclusivité : combien de gens attendaient la mise en ligne du documentaire, le même jour que la sortie de Crosseyed Heart, l’album solo que l’on n’attendait plus, 23 ans après Main Offender ? J’en connais, plusieurs. Et ils sont contents. Le plus beau de l’affaire étant que le double événement, certes planifié, respire la belle occasion saisie bien plus que le calcul comptable.

De la même façon que notre maître ès riffs n’avait pas raté l’occasion en 1986 de se frotter à Chuck Berry et lui fournir coûte que coûte un groupe d’accompagnement solide pour célébrer ses 60 ans (au prix d’une grande claque sur la gueule : « Chuck a sa propre façon de dire merci… » rigole Keith en évoquant l’incident légendaire), le documentariste allait profiter de l’enregistrement de ce disque solo pour obtenir l’impossible : du temps pour montrer Keith en train de jouer, du temps pour parler musique avec lui, parler blues, parler country, parler de l’influence de Gram Parsons, parler Stones. Et même du temps pour revisiter des lieux qui ont compté, à commencer par le studio Chess à Chicago (là où les Stones gravèrent quelques pistes en 1964, là où Keith croisa Muddy Waters en train de… repeindre les murs). Il faut voir Keith émerveillé dans le Ryman Auditorium à Nashville, temple du country, notant la beauté des boiseries et des vitraux, mentionnant les disques de Porter Wagoner qu’il écoutait, ado aux grandes oreilles très ouvertes, dans les années 1950 à Londres.

On sort les vinyles de sa collection, on les fait tourner, Billie Holiday, Chuck, Muddy, et Keith commente. On regarde avec Keith un passage de Howlin’ Wolf à la télé britannique, présentée par un Brian Jones surexcité, et Keith parle du « géant gentleman », ému. « Notre mission était de propager notre passion pour le blues… » N’est-il pas devenu lui-même une sorte de vieux bluesman blanc ? « I ain’t no pop star no more », acquiesce-t-il. Au piano, il en joue, du blues, et même un bout de Memory Motel, et la caméra est là, merci infiniment.

Le nouvel album au coeur du propos

 

Jamais on ne perd de vue l’album en chantier, et je vous en passe un papier buvard bien maculé, ce n’est pas rien que de voir Keith, avec Larry Campbell à la pedal steel et Steve Jordan à la batterie, jouer la prise déjà définitive de Robbed Blind : oui, il y a du rock stonien (Trouble), du reggae forcément (Love Overdue, avec des « cuivres jamaïcains »), du blues acoustique façon Robert Johnson (la chanson-titre), et même du riff à la Chuck sur ce disque sans concession, mais c’est le Keith des ballades et du country qui m’agrippe par la jugulaire : Robbed Blind, Just a Gift, Illusion (en duo avec Norah Jones), pures beautés. Keith n’est jamais plus transparent, même avec sa veste en peau de serpent, qu’en ces moments-là.

Ce n’est pas prémédité, mais le disque et le documentaire sont en quelque sorte des cours de musicologie appliquée : voilà d’où la musique vient, voilà ce qu’il faut connaître avant de se trouver une posture de personnage du rock. « Keith Richards est comme un chauffeur de taxi londonien qui possède le savoir », explique Tom Waits (pensez : on voit même le Tom et le Keith harmoniser, dans ce documentaire). Keith tranche : « Ça ne s’achète pas, un personnage. On est ce qu’on crée… » Et les plis se déplient et on voit tout.

Crosseyed Heart

Keith Richards

Keith Richards : Under The Influence

Mindless/Virgin

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