Télévision - Un spectacle porté à bout de bras

D'où j'étais, de l'enclos des médias et des invités, adossé au MAC, j'avais le poste d'observation rêvé. La scène principale tout à côté, la marée humaine sur la Catherine à perte de vue, la petite scène du Complexe Desjardins comme une étoile à l'horizon. Seul Kevin Parent, de la grande scène, était mieux placé pour voir ses compères Éric Lapointe et Daniel Boucher faire le voyage.

Le voyage? Cent cinquante mètres d'une scène à l'autre, transbordés par mille mains comme par un gigantesque mille-pattes renversé. Une idée de fou. Une idée à la Boucher, ainsi porté dans son show habituel. «Kevin n'a jamais voulu, révèle aujourd'hui Lapointe en souriant. Moi, j'avais la chienne qu'on m'échappe. C'était quand même une maudite distance... »

En effet. On le voit très bien à la télé. C'est ce que la télé a d'utile lorsqu'elle capte un spectacle: on ne manque rien. On voit les mains se passer les troncs, les jambes des héros. On voit même le sourire coquin du Gaspésien, alors qu'il excite la foule en feignant la calmer: «Amenez-les sans trop les molester. Pognez-leur pas trop le packsack... » Si vous étiez perdus quelque part au fin fond de l'esplanade de la PdA (à 100 000 spectateurs, ça déborde), voilà ce que vous ne pouviez que deviner. Voilà ce qui m'a échappé à moi, tout privilégié que j'étais. Et voilà ce que les absents se mordaient les doigts d'avoir manqué: un événement, un vrai. Pas seulement la séance de «bodysurf»: tout le show. Un digne spectacle d'ouverture pour les FrancoFolies anniversaires de l'été dernier, quinzièmes du nom.

Dans Le Devoir du lendemain, j'écrivais: «[...] c'était aussi un méchant party de chums, un beau match de "boys" mis en scène par l'ultime gogo-boy lui-même, Patrick Huard. Un "power trio", comme on dirait aux Amateurs de sport, qui était là pour en mettre le plus possible dedans. De fait, quand Lapointe a scandé "Et le but! Daniel Boucher!" en finale du Boules à mites de celui-ci, c'était exactement de sport national qu'il s'agissait, et la passe de Lapointe était en plein sur la palette de Boucher. De fait, on s'échangeait les chansons comme des rondelles, et c'était à qui prendrait la position de l'autre pour mieux surprendre les gens. Fascinant chassé-croisé où l'approche de chacun (Lapointe le batailleur, Boucher le showman, Parent le folksinger) teintait avantageusement le jeu. Ici Kevin reprenait Daniel à son compte (Aidez-moi), là Daniel s'appropriait Le Coeur au vif d'Éric, ou, plus fort encore, le même Lapointe, littéralement crucifié à un panneau orange entre la grande scène et la petite du Complexe Desjardins, devenait la vivante illustration du Seigneur de Kevin. Beau flash. Un peu gros, à la Huard, mais diablement efficace.»

Une remarquable et rare réussite dans le genre, ajouterais-je. On le sait, le spectacle-concept, la bringue collective, le fête officielle, ça sent le plus souvent la fabrication. Même dans ce cas-ci, il y avait de quoi se méfier: Le Vent, la mer, le roc, une idée de Guy Latraverse, se voulait la version «nouvelle génération» du fameux J'ai vu le loup, le renard, le lion, rencontre au sommet Félix-Vigneault-Charlebois de la Superfrancofête en 1974. Impossible pari, se disait-on. Pourtant tenu. «On avait vraiment le goût de tripper ensemble», résume Lapointe. Même à la télé, cinq mois plus tard, cela se voit.

Grands spectacles, Artv, lundi 19 janvier: FrancoFolies 2003 - Le Vent, la mer, le roc, à 20h; suivi de FIJM 2003 - The Blind Boys of Alabama, à 21h.