Une grande oeuvre s'épanouit

La musique pour quatuor à cordes, qui fut longtemps soumise qu'à la grande tradition viennoise classique, commence à sortir de son carcan. C'est du moins ce qu'on doit saluer de On All Fours de Steven Mackey qui, sans prétention aucune dans le sérieux du genre tente de faire de la bonne musique un peu légère pour cette formation. Nombreux sont ceux qui se sont cassé les dents dans cet exercice, mais on doit joyeusement reconnaître que si nous ne sommes pas en face d'une grande oeuvre, au moins oeuvre il y a.

En plus, le quatuor Bozzini aime cela. Alors, va pour le divertissement bien fait et saluons aussi le fait que l'interprétation soit de bon niveau. Ce commentaire sur les instrumentistes tient encore pour Ave, de Sarah Snyder, à cette différence près que voilà que l'interprétation montre toutes les faiblesses de la pièce. On se trouve devant un quatuor à cordes écrit selon les recettes académiques du genre. Quand une compositrice se fait plus obédiante des canons scolastiques qu'osant se montrer réelle créatrice, on frise la parodie un peu grinçante de la Suite lyrique. On voit bien les modèles; elle y colle trop donc rien ne décolle.

Puis on a eu le bonheur de réentendre le Rumore Sui, de Denys Bouliane. Après la première de cet été au Domaine Forget de Saint-Irénée, on attendait cette reprise de contact avec une page qui avait plus qu'impressionné. La «reprise» montre bien de bonnes choses.

D'abord, on sent mieux comment Bouliane rejoint originalement le grand mouvement de la musique de chambre européenne. Les avancées sur les territoires inouïs du IIe Quatuor de Schoenberg sont maintenant plus évidentes. Non pas qu'on doive parler d'influence, davantage de communion, tout comme de parenté — dont celle avec Ligeti à qui le quatuor est dédié.

Plus souple dans son rendu du texte, le Bozzini respire davantage, fait mieux ressortir un lyrisme personnel qui, grâce à cette assurance plus grande, fait mieux partager le questionnement profond qu'on devine sous-jacent à cette musique exceptionnelle et charnière. On ressent et partage l'intime conviction qui a présidé à l'écriture de ce quatuor et ses beautés sont encore plus proches, même si, par moment, il faut bien admettre qu'on aurait aimé un défilement du temps plus lent pour savourer à fond certaines subtilités de composition comme de plastique sonore. Le Bozzini a donc à son répertoire une grande oeuvre d'aujourd'hui. On va aller le revoir en concert pour partager avec lui le mûrissement qu'il apportera à cet art.