«Madame Butterfly», faut-il faire semblant d’y croire?

«Madame Butterfly», millésime 2015
Photo: Yves Renaud «Madame Butterfly», millésime 2015

Cette production de Madame Butterfly est celle que l’Opéra de Montréal avait montrée pour la dernière fois en 2002. Décors et costumes, simples et justes, avaient servi auparavant en 1988 et 1993. En 2008, un partenariat avec Opera Australia nous avait apporté un produit autrement plus riche et poétique, habité par la présence d’Hiromi Omura, la baguette de Yannick Nézet-Séguin et une distribution impeccable.

On retombe à un niveau, disons, gentiment commun pour ce millésime 2015, nouvellement animé par la mise en scène de François Racine et les éclairages d’Anne-Catherine Simard-Deraspe. François Racine, habitué à monter des spectacles estudiantins réalisés avec des bouts de ficelle mais qui cachent bien leur manque de moyens, trouve à l’Opéra de Montréal un accessoire bien connu : des paravents. Comme, ici, on a un peu plus de sous, ceux-ci sont munis de roulettes.

Une scène d’amour ratée

François Racine n’est pas du genre à niaiser avec la puck : à ceux qui s’étonnent que le suicide habituel par hara-kiri (ou seppuku) de Butterfly soit transformé en une quasi-décapitation, on apprendra que cela n’a rien à voir avec l’actualité et les macabres rituels du groupe État islamique, mais que Puccini note bel et bien dans sa partition « Butterfly porte latéralement le couteau à la gorge ».

Cette mise en scène littérale habite l’espace de manière très traditionnelle. Bonne idée de cacher Butterfly à son arrivée derrière le choeur, d’autant qu’elle dépasse toutes ses comparses d’une bonne tête, ce qui est un peu costaud pour une adolescente japonaise de 15 ans. Hélas, François Racine passe complètement à côté de la fin du premier acte, l’une des scènes d’amour les plus torrides de l’histoire de l’opéra, transformée en je-ne-sais-quoi. Plus Pinkerton se consume de son désir primaire plus il s’éloigne de sa nouvelle femme. On dirait un représentant de commerce venu là vendre une encyclopédie.

Cette scène si importante devenant un jeu de potiches, on ne croit plus à rien : ni aux pulsions du cynique Pinkerton, ni à l’attachement de Butterfly. À part Allyson McHardy, qui a notablement travaillé sa démarche et ses postures de servante soumise, tous ces chanteurs ont en gros marqué sur le front « j’essaie de jouer la comédie de mon mieux, excusez-moi si je ne suis pas trop crédible ».

Ainsi quand Pinkerton affronte le bonze, il semble s’adresser à Butterfly, tout simplement parce qu’il cherche à chanter dans l’axe ! À l’opéra, blockbuster ou pas, il est temps de passer à autre chose que ce ras des pâquerettes façon années 50 ou 60 de l’autre siècle. Et que dire de ces atmosphères (éclairages) qui changent si vite, et virent à la caricature, tel ce rouge qui annonce longtemps à l’avance la mort prochaine de Butterfly (il faudra aussi gérer mieux le projecteur de suite, qui errait pas mal au Ier acte).

Tout le monde à sa place

Sur le plateau, rien de spécial. À part le faible Goro de James McLennan, tout le monde est à sa place, mais sans aura particulière, à part le jeune Christopher Dunham (Yamadori), membre fort intéressant de l’Atelier de l’OdM. Seule Allyson McHardy fait jeu presque égal avec Annamaria Popescu, la Suzuki de la distribution de 2008.

Antoine Bélanger remplace Demos Flemotomos pour les deux premières représentations. Le rôle de Pinkerton ne lui pose pas de problèmes. La voix n’est pas des plus puissantes, mais le timbre est beau et il chante juste. Il a toujours ce problème de ses deux couches expressives disjointes : une mi-voix éteinte, qui projette peu, et une sorte d’effet turbo sur les aigus. Morgan Smith est un bon artiste, mais avec une voix assez en arrière et couverte. Quant à Melody Moore, elle instille beaucoup d’inflexions, mais son manque d’émotion candide et la froideur de son timbre assez pauvre en harmoniques font qu’on ne croit guère au personnage.

Dans la fosse, après un début fort mou, James Meena tient correctement son monde. Rien à voir, évidemment, avec les houles déclenchées par Yannick Nézet-Séguin en 2008.

De l’opéra utilitaire, qui remplira les caisses, agréable pour les novices, moyen et lassant pour ceux qui ne se contentent pas de l’ordinaire.

Madame Butterfly

Melody Moore (Cio-Cio San), Antoine Bélanger (Pinkerton), Allyson McHardy (Suzuki), Morgan Smith (Sharpless), James McLennan (Goro), Christopher Dunham (Officier d’état civil et Prince Yamadori), Miklos Sebestyen (le bonze), Pascale Spinney (Kate Pinkerton), Choeurs de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, James Meena. François Racine (mise en scène), Roberto Oswald (décors), Anibal Lapiz (costumes), Anne-Catherine Simard-Deraspe (éclairages). Salle Wilfrid-Pelletier le 19 septembre 2015. Reprise les 22, 24, 26 et 28 septembre.

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