Rachmaninov, façon Barnum

Yan Pascal Tortelier
Photo: IMG Yan Pascal Tortelier

Ce n’était pas seulement mauvais. C’était immonde.

Imaginez-vous, allant voir In the Mood for Love de Wong Kar Wai au cinéma et tombant sur un projectionniste qui vous passe Mad Max à la place ! C’est à peu près ce qui est arrivé jeudi soir, lorsque Yan Pascal Tortelier s’est mis à pulvériser la 2e Symphonie de Rachmaninov pour la revisiter façon Ben-Hur.

L’objectif était clair : démontrer que Rachmaninov ce n’est pas mielleux, mais ardent. Sauf qu’une démonstration ne peut pas se faire au détriment de tout ce qui constitue l’essence d’une oeuvre. Je ne discuterai donc même pas ici de tempos (rapides) ou de gestique (grandiloquente). Je ne discuterai pas d’interprétation, car ce ne fut pas une interprétation mais un attentat… non sanglant, heureusement. Voici pourquoi.

Fondamentalement, la symphonie de Rachmaninov vit à travers une agogique, c’est à dire une respiration de la phrase. Cette respiration repose sur trois niveaux : les nuances (nombreux crescendos-decrescendos), les textures (cf. les indications dolce ou espressivo, déterminant la manière d’attaquer les notes ou de phraser la musique) et le rubato. Ce dernier, qui consiste à ralentir — rubato veut dire dérober du temps — puis rattraper ce temps perdu, peut être plus ou moins prononcé selon les chefs. Dans le mode expressif, l’interprète de Rachmaninov doit aussi statuer sur les portamentos, des glissements de son entre deux notes. Tortelier n’a quasiment prêté attention à aucun de ces facteurs, fonçant dans le tas avec une rudesse inappropriée.

Mais le malheur ne s’arrêtait pas là. Se greffaient sur ces lacunes une kyrielle de problèmes élémentaires : par exemple des figures d’accompagnement secondaires (notées pianissimo dolce) oblitérant des mélodies principales (piano cantabile), des incohérences de pulsation, comme le hiatus clarinette et cordes au début du mouvement lent, et surtout une invraisemblable incurie dans la balance, avec des trompettes et trombones survitaminées et un timbalier usant fréquemment de baguettes étrangement dures. Plus cela allait, plus les cuivres s’en donnait à coeur joie et plaquaient des sonorités de fête foraine sur les plus belles mélodies du monde. C’en était vulgaire et inepte.

Il y a eu ces dix dernières années quelques concerts notoirement mauvais : Adams dirigeant Sibelius, Ruzicka s’essayant à Tchaïkovski ou Eötvös paniqué par la souplesse de Debussy. Mais ce sont là des compositeurs qui s’amusent à diriger à l’occasion. À part Marc Piolet et Casadesus dans l’accompagnement du 3e Concerto de Rachmaninov de Yuja Wang, aucun chef à temps plein nous a donné un si pitoyable spectacle.

L’OSM, qui nous envoie ainsi directement dans les bras du Métropolitain, où Yannick Nézet-Séguin dirigera le 20 décembre une 2e de Rachmaninov désormais très attendue, avait pourtant fait expérience d’un pareil cirque en 2004 avec le même chef dans les Tableaux d’une exposition. N’était-ce pas, alors, assez éloquent et clair ?

On ne peut qu’être estomaqué de voir l’un des plus grands compositeurs vivants, Penderecki, relégué au rang de « passeur de hors-d’oeuvres » pour Yan-Pascal Tortelier. De sa 3e Symphonie, je préfère l’oeuvre entière, capitale dans sa production car elle marque son virage esthétique, ou, à défaut, l’Adagio dans sa version originale, plus éloquente. Dans Sibelius, Ray Chen a été presque parfait : c’est un artiste généreux doté d’un gros son et d’une grande assurance. Le 1er mouvement était un peu pompeux, mais c’est peut être aussi la faute du chef.

La Symphonie no 2 de Rachmaninov

Penderecki : Adagio de la Symphonie no 3 (version pour cordes). Sibelius : Concerto pour violon. Rachmaninov : Symphonie no 2. Ray Chen (violon), Orchestre symphonique de Montréal, Krzysztof Penderecki et Yan Pascal Tortelier (Sibelius, Rachmaninov). Maison symphonique de Montréal, jeudi 17 septembre. Reprise ce samedi soir.

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