Catherine Major au pays des guitares (et de la proximité)

Le nouvel album de Catherine Major se veut un album toutes portes et fenêtres ouvertes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le nouvel album de Catherine Major se veut un album toutes portes et fenêtres ouvertes.

Catherine Major ne sait pas mentir, dit-elle. Trop longs, les bras, les jambes, trop de gestes, le corps parle. « Tout transparaît… » Elle n’a que le piano derrière lequel se retrancher, ce qui lui arrive parfois en spectacle quand elle ne se sent pas à l’aise. Et si elle enlève le piano, ce dernier rempart d’arpèges, il arrive quoi ? « Je n’ai plus le choix, je suis avec les gens. J’ai compris ça lors de ma tournée solo piano-voix. Il y a eu une sorte de lâcher-prise. Moins je me fiais au piano, plus j’étais proche, moins je me prenais la tête, et plus j’avais envie de me rapprocher. »

Ça a mené tout naturellement à La maison du monde, le quatrième album de Catherine Major, où le piano n’est pas l’instrument majeur : c’en est presque déconcertant. Jugez plutôt. Première chanson, La luciole : une guitare acoustique tourne en boucle, le piano batifole autour (oui, comme une luciole attirée par la flamme). Deuxième chanson, Toi : ça démarre avec un riff de guitare électrique un peu sale, et le piano se contente d’appuyer au deuxième couplet, sans fioritures. Troisième chanson, Rien du tout : de la guitare électrique en syncope, le piano loin derrière, un synthé très Band on the Run qui s’insinue entre les deux. Quatrième chanson, Nos délicats : ballade folk à l’acoustique délicatement grattée, ça pianote encore plus délicatement, tendresse complémentaire. On continue ? C’est au huitième titre sur les onze, Chanson urgente, que le piano reprend sa place naturelle dans l’univers de la pianiste : le centre.

C’est dire à quel point ce disque témoigne d’une volonté. D’autant que tout a été composé — et d’abord enregistré en maquettes — au piano. Après, les pistes de piano ont été enlevées, les guitares se sont retrouvées à la base, et le reste a suivi : basse, batterie, un peu de synthés, de la trompette… et du piano. Mais sans trop en mettre. En laissant de l’aération. La maison du monde, comme le titre le dit, se veut un album toutes portes et fenêtres ouvertes. Même la voix est beaucoup plus en avant dans le mixage. Sortie dehors. « Je pense que j’avais toujours maintenu une certaine distance. Pas dans ma vie personnelle, je ne suis pas distante. Mais sur disque, sur scène. C’est peut-être l’âge, les enfants, mon chum, tout ce que j’ai vécu et relativisé, cette tournée piano-voix, mais j’ai compris la chance que j’avais de ne pas être seule. D’où ce désir de simplicité, d’abolir la distance. »

Un collaborateur pour épurer

D’où l’arrivée du musicien-réalisateur-preneur de son Jean Massicotte dans la famille. Pour la chanteuse, qui entretenait avec Alex McMahon, son collaborateur de Rose sang et du Désert des solitudes, un lien quasi télépathique (d’oreille parfaite à oreille parfaite !), c’est presque changer de maison, sinon de monde. « Je pensais à Jean depuis un moment. Pour son travail avec Lhasa, et le premier Alexandre Désilets, et peut-être surtout l’Adieu tristesse d’Arthur H. Au départ, je pensais qu’on réaliserait à trois, avec Alex, mais c’est Alex qui m’a fait comprendre que ça faisait beaucoup de monde. Alors j’ai assumé. C’était comme un vertige, est-ce que je faisais la bonne chose ? Et puis la rencontre avec Jean a eu lieu, et c’est fou ce qu’on avait en commun : nos goûts, nos dégoûts, et même notre snobisme [elle pouffe de rire] »

Changer, évoluer : la vie pousse, on réagit, des décisions se prennent, des rencontres ont lieu. On a peur et puis on y va. Et on se surprend à aller plus loin qu’on l’aurait pensé. « Jean aurait été encore plus loin dans l’épuration. La petite ligne de trompette dans La luciole, je l’entendais, elle était évidente pour moi ! Il m’a fait un mixage sans la trompette. C’était beau aussi. C’est tout un apprentissage pour moi, enlever au lieu d’ajouter. Mais je m’enhardis : j’aime la minutie, je suis perfectionniste, mais j’ai une meilleure idée de l’essentiel, et de ce qu’il faut ne pas faire pour s’y rendre. »

Mais il faut un plancher. Des assises. Il ne s’agit pas non plus de se lancer dans le vide. La garde rapprochée des paroliers de Catherine Major l’entoure à nouveau, le compagnon Jeff Moran plus présent que jamais (cinq textes de suite, d’une poésie plus directe), Christian Mistral en contrepoint nécessaire (« sa façon me touche, même quand il m’écrit des courriels ! »), sa mère Jacinthe Dompierre, Catherine elle-même quand il le faut (notamment pour parler de « la bête », le cancer de celle qu’elle appelle Callista). S’ajoute un texte signé… Richard Desjardins. « Ça fait longtemps que je lui en parlais. Il m’est arrivé avec Back Jack, ça venait d’un recueil de poésie. J’ai joué avec la structure, déplacé des choses, enlevé deux phrases. Je me disais, il va me demander pour qui je me prends à jouer avec mon couteau là-dedans… Mais non. Il m’a dit : “T’as de quoi être fière, beauté, go for it !”  Tout simplement. »

Aussi simplement que de demander à Daran de chanter les harmonies, presque des duos dans Sable mouvant et Toi. « C’est mon chum qui a eu l’idée. On avait besoin d’un gars dans le haut registre, ça pouvait pas être Jeff. Et Daran a dit oui, tout simplement aussi. Quel chanteur, il pousse ça, rauque et magnifique ! » Et il y a de l’espace pour qu’elle résonne, cette voix. « Je pense que c’est le pari de l’album. Faire de la place. Pour moi, pour les musiques, pour les textes, pour Daran, et pour que les gens puissent y entrer. »


Catherine Major - Nos délicats

La maison du monde

Catherine Major, Spectra Musique