Safia Nolin, ou l’exutoire noir pour y voir clair

Safia Nolin affirme que la musique lui a sauvé la vie.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Safia Nolin affirme que la musique lui a sauvé la vie.

Elle rit, en geyser, de son côté de la petite table au Café des Bois, quand j’évoque ma première fois en sa présence, cet été, sur le toit d’Ubisoft, en première partie de Groenland. Safia Nolin devant moi, le mont Royal derrière elle, le ciel tout autour, et moi qui ne voyais, n’entendais, ne recevais que sa voix, ses pickings, ses mélodies, ses mots (et un peu les délicats compléments de guitare de Joseph Marchand). J’avais écrit qu’elle était à la fois bouleversante de transparence douloureuse (dans les chansons) et rieuse (entre les chansons). Elle avait chanté La laideur, entre autres chansons terribles et terriblement belles de Limoilou, son premier album dévoilé ces jours-ci. « J’ai pris goût à disparaître / Je sais même pas où je m’en vais / Ça peut pas être pire qu’ici / Ça peut pas être plus mauvais / J’irais là où il fait moins laid ».

Elle a lu le papier, dit-elle. Et rit. Geyser. On dirait que ça s’échappe, par des brèches. Rire nerveux, joyeux ? C’est certainement le même rire qu’on entend sur l’album, secondes d’ambiance au studio Mayk Music de Morin-Heights, juste avant Valse à l’envers B. « En studio, j’ai ri tout le temps, dit Safia en riant. As-tu déjà essayé de pas rire avec Rick Haworth ? » Le grand Rick du Flybin Band — et de «  tous les albums de l’histoire du Québec » — accompagnait déjà Safia « au début, début », au temps de la Taverne Jarry, et il était là pour l’enregistrement de l’album, pour être là, au besoin : il a fini par jouer de la pedal steel dans Les marées. « Il y avait une grosse fenêtre dans le studio, et Phil [Philippe Brault, réalisateur « vraiment nice »], et Rick qui jouait en souriant, c’était un moment parfait, vraiment symbolique pour moi. »

Des reprises pour commencer

 

Six ans plus tôt, elle mettait en ligne, en direct de sa chambre, des reprises de Lady Gaga, George Harrison, etc. Trois ans après, elle était au Festival de la chanson de Granby, et puis, de rencontre en rencontre, Philippe Brault, Gourmet Délice de chez Bonsound, Joseph Marchand, ça s’est mis en place : « Ça a l’air ésotérique, mais avec chacun d’eux, c’était censé arriver. » La vérité appelle la vérité. En commun, Rick et les autres avaient la capacité de comprendre sans que Safia doive tout expliquer : tout était dans les chansons. L’exutoire noir de la vie d’avant. « Moi, c’est pas compliqué, la musique m’a sauvé la vie. Si j’avais pas fait de la musique, j’aurais fait quoi ? Fuck all. Ou ben je serais encore à Limoilou en train de brailler, ou bien je me serais tiré une balle dans la tête… »

J’accuse le coup. « J’ai pas peur de la mort », chante-t-elle dans Technicolor. Ça fait quelque chose d’entendre Safia, entre les rires, lâcher ça presque sèchement. Parce que c’est la vérité, quoi. On ne cherchera pas à connaître le détail de sa vie d’avant, c’est pas de nos affaires, d’autant que maintenant, on a l’album. De sa voix si violemment tendre, ne chante-t-elle pas, avec sa guitare et rien d’autre, la solitude extrême dans son Igloo ? « Sans voir ni entendre personne / J’parle qu’avec moi-même / Et la nuit abandonne le débat / Et j’essaie de me taire. » La chanson, comme le rire en geyser, a trouvé une brèche pour jaillir. Elle résume la bio sans qu’on lui demande : « J’avais rien. Pas d’cash, pas d’job, pas d’éducation, pas d’amis. J’avais ma mère, ma soeur, that’s it. Et là j’ai un album, j’ai vu le titre sur les boîtes dans les bureaux de Bonsound, j’en revenais pas. C’est-tu vrai ? J’attends que ça pète, parce que je suis habituée que ça finisse par péter. Mais là, ça va tellement bien que je le prends. »

Rien à perdre

Partait de loin, Safia Nolin. Du fin fond d’elle-même, comprend-on. Comment a-t-elle osé peser sur la touche qui envoyait ses reprises sur YouTube ? « J’avais rien à perdre. Personne allait les regarder, ça allait rien changer. Mais la vie, c’est pas comme tu penses, les clips ont été vus. » Ça ne s’invente pas : elle reprend Bad Romance, de Lady Gaga, à partir d’une version que la mondiale diva avait laissé filtrer. « Quand tu tapais le titre et son nom à elle, y avait aussi mon cover qui sortait… » À ce jour, le clip de Safia a été visionné 374 020 fois. « Ça a été fou. Je recevais plein de commentaires vraiment trash. M’as te tuer ! Suicide-toi ! J’ai braillé une journée, et puis je me suis dit que j’aimais mieux ça que l’indifférence. » Une preuve d’existence, fut-ce par la négative.

« Ma personnalité s’est vraiment développée quand j’ai commencé à faire de la musique. J’avais quelque chose pour m’assumer. Dans ma tête, je n’étais plus la loser que j’étais avant. Plus je creusais en moi, plus j’allais chercher le deep shit en moi, plus ça me libérait. » Restait à garder les chansons dans l’état, une fois en studio, ne rien envelopper, ne rien masquer. À peine a-t-on varié la donne avec une guitare électrique ici, une basse là, petits riens de percussions, un peu de bruit de fond, et Stephan Schneider au « shaker le plus sexy du monde » (écrit-elle dans le livret). « Ça aurait pu être tapissé, mais tout le monde savait quoi ne pas faire. Mon inspiration première, c’est le premier album de Bon Iver. Je voulais que ça sonne un peu sale, vrai. Pas léché, surtout pas léché. Je voulais que ça reste moi. »

Elle me parle de sa crise de panique avant les séances, du bon conseil de Frannie des Dear Criminals, qui lui a dit de se mettre tout de suite aux chansons du deuxième album. Je lui demande s’il y en a des heureuses dans le lot. « Non ! Pas pantoute. Pas capable. Peut-être dans dix ans, quand je vais avoir fini mon caca. Il en reste à sortir. Les prochains albums ne seront pas nécessairement plus noirs encore, y a des limites à tout. Mais je ne mentirai pas. Comme je n’ai pas menti pour mon premier album. Dans la vie, tout le monde se ment, on ment aux autres pour se protéger. Moi, non. » Petit rire en geyser, suivi d’autres, ça éclabousse. « C’est ça qui est ça. Et ça m’empêche pas d’aimer Miley Cyrus ! » Grand rire.


Safia Nolin - La laideur

Limoilou

Safia Nolin, Bonsound

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