Alexander Shelley: chef, autrement

Alexander Shelley, nouveau chef de l’Orchestre du Centre national des arts, lors d’un concert en mai 2015
Photo: Fred Cattroll Alexander Shelley, nouveau chef de l’Orchestre du Centre national des arts, lors d’un concert en mai 2015

Alexander Shelley, 35 ans, succède à Pinchas Zukerman et prend les rênes de l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa. Le personnage, brillant, détonne dans le métier. Il dévoile ses plans au Devoir.

Lorsqu’Alexander Shelley remporta à l’unanimité le Concours de direction d’orchestre de Leeds en 2005, les observateurs voyaient en lui le plus brillant lauréat de l’histoire de cette compétition. Le chef a pourtant construit sa carrière sans esbroufe. Le louangeur bouche à oreille entre musiciens et administrations artistiques, d’un orchestre à l’autre, possède, après dix ans, des vertus bien plus solides et durables que les gesticulations médiatiques pilotées par agents et relationnistes autour du dernier prétendu prodige à la mode.

Une discussion avec Alexander Shelley révèle rapidement l’ancrage de sa solide et patiente construction intellectuelle et artistique.

Le sens de la responsabilité

Shelley a été appelé à diriger l’Orchestre du Centre national des arts (CNA) pour la première fois en octobre 2009. L’artiste, qui aime « raconter des histoires » à travers ses programmes, est régulièrement revenu y compris pour un opéra, La bohème, ce qui lui a permis de s’acclimater pendant plusieurs semaines à la ville d’Ottawa.

« Diriger est ma passion, mais j’aime aussi réfléchir à la question du rôle de la musique et de l’art dans la société. » Prendre les rênes musicales d’un centre national des arts était donc un défi tentant. « Les institutions nationales, que ce soit un média comme la BBC ou un centre des arts, sont des cadeaux faits à leur pays », dit Alexander Shelley au Devoir. Ces institutions ont alors « la responsabilité de faire des choses pour lesquelles d’autres n’ont pas les moyens ».

« En tant que Centre national des arts, nous devons être là pour les créateurs canadiens. » Le levier primordial de cette mission est la Fondation du CNA, qui gère un fonds de dotation destiné à investir dans la création.

Vieux et nouveaux amis

Alexander Shelley distingue « deux types d’écoute de la musique. On peut écouter une oeuvre que l’on connaît bien et y réagir comme à l’égard d’un vieil ami ou faire l’expérience d’une oeuvre nouvelle. Les facultés mises en oeuvre chez l’auditeur sont différentes. »

Il constate qu’« en musique comme ailleurs, nous aimons être dans notre zone de confort ». Le chef, qui se défend d’être un « new music guy », trouve que « c’est normal de se sentir inconfortable dans une salle de concert » et prévoit d’instiller dans chaque programme une oeuvre, « pas forcément contemporaine », que son nouvel orchestre n’a jamais jouée.

Persuadé qu’il y a « bien trop de choses dans la vie qu’on laisse de côté, sans chercher à les connaître », Shelley se pose beaucoup de questions par rapport à la création musicale. « Si vous pensez aux arts visuels, vous n’avez pas dans un musée un Turner à côté d’une peinture de l’année dernière. Le contexte influence la manière dont nous voyons, mais aussi comment nous entendons. »

Pour cela, Shelley veut « créer des contextes sensoriels dans lesquels les créations, les mondes sonores s’intégreront différemment ». Pour lui, « on ne peut éluder le fait que le public a des problèmes de vocabulaire par rapport à la création musicale. “J’aime” vs “Je n’aime pas”, c’est trop limité, trop noir et blanc. »

En préparation des 150 ans du Canada, Shelley a développé ce qu’il appelle son « projet kamikaze »,Dear Life, concept immersif de 90 minutes de musique nouvelle qui sera créé en mai 2016 avec quatre oeuvres de John Estacio, Jocelyn Morlock, Nicole Lizée et Zosha Di Castri sur des textes du Prix Nobel Alice Munro (dont le recueil est éponyme du projet) et de l’auteure autochtone Rita Joe, un spectacle de Donna Feore, que Shelley veut « tourner dans le Canada et dans le monde ». Il ambitionne d’en faire la « carte de visite » du CNA et de son orchestre.

« Pas un orchestre symphonique dans le monde n’osera tourner avec un programme de musiques actuelles, mais en tant qu’institution nationale, avec nos fonds, nous avons la responsabilité le faire. »

Nouvelles méthodes

Le public suivra-t-il ? « Je serai toujours là pour donner des clés en disant : “Voilà comment j’ai apprivoisé cette oeuvre.” Jamais je ne prétendrai : “Vous devriez aimer cela.” Il est important que les gens sachent que si je défends quelque chose, c’est que j’y crois. » S’ils viennent, Shelley estime que « la partie sera gagnée à 95 % ».

Cette implication passe par une vraie révolution dans la préparation. Pas question de dire aux compositeurs : « Nous voulons une pièce de 10 minutes dans 18 mois » pour, « après 17 mois et 28 jours, répéter deux fois une composition qu’on présentera une fois avant de passer au sujet suivant ». Deux des quatre compositions de Dear Life ont été répétées en mai dernier, un an avant le spectacle. « Nous serons déjà familiers avec l’idiome des oeuvres. » Ainsi, la création intégrera, pour les musiciens qui la présenteront, le « cercle des vieux amis ».

Ce sens du travail acharné tient de l’école allemande, où Shelley a parachevé ses études musicales. Après six ans, il a porté ses fruits à Nuremberg. Selon le chef, « l’orchestre est plus vif, avec un vaste répertoire et de grandes attentes envers lui-même ». Sous sa coupe, l’Orchestre symphonique de Nuremberg est désormais invité à jouer au Musikverein de Vienne !

Le philosophe

« Il y a bien des choses que j’aimerais faire, mais il n’y a rien que j’aimerais davantage que ce que je fais », constate ce musicien qui dévore les ouvrages du philosophe anglais Bertrand Russell et irait s’inscrire à des cours de philosophie s’il avait une année sabbatique.

« Ce qui m’intéresse dans la vie, c’est cette connexion entre le tangible et l’intangible, entre la science et la philosophie, qui se rencontrent sans cesse. Mon travail est analytique : j’étudie des structures, des harmonies, des orchestrations. Je maîtrise donc la connaissance des oeuvres. Or, la connaissance technique ouvre à l’aspect métaphysique des choses. Connaître la mécanique de Beethoven, c’est comprendre sa philosophie. C’est pour cela que la philosophie m’intéresse, car je vois dans la musique une philosophie sans paroles. C’est une sagesse dont vous pouvez parler, mais qui devient transcendante quand vous la vivez. »

Alexandre Shelley en cinq dates

Octobre 1979 Naissance à Londres. Il est le fils du pianiste Howard Shelley.

Juillet 2005 Victoire à l’unanimité au Concours de direction de Leeds, après des études à Londres et Düsseldorf.

Septembre 2009 Début du mandat de chef principal de l’Orchestre symphonique de Nuremberg (contrat initial de 4 ans, renouvelé jusqu’en 2017).

Janvier 2015 Nomination comme principal chef associé du Royal Philharmonic Orchestra de Londres.

Septembre 2015 Début du mandat de directeur musical de l’Orchestre du CNA, poste auquel il a été nommé en octobre 2013.
En préparation des 150 ans du Canada, Shelley a développé ce qu’il appelle son «projet kamikaze».

Si vous pensez aux arts visuels, vous n’avez pas dans un musée un Turner à côté d’une peinture de l’année dernière. Le contexte influence la manière dont nous voyons, mais aussi comment nous entendons.