Abdiquer le trône? Jamais!

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Il y a dans ce titre de tournée — Rebel Heart — un geste, une sorte de bras d’honneur à l’idée, bien nommée depuis que Mouffe trouva les mots pour l’Ordinaire de son Charlebois, qu’il y aura toujours des « plus jeunes, plus fous/pour faire danser les boogalous ». Madonna Louise Ciccone, encore une fois ce mercredi soir au Centre Bell, où elle se lançait dans un nouveau tour de piste mondial (son dixième !), et une fois de plus ce jeudi, où elle remettra ça au même endroit, ne l’envoyait pas dire aux Lady Gaga, Beyoncé, Katy Perry et autres Taylor Swift de ce monde ingrat : il y a moi, Madonna, je suis là, encore là, la planète m’appartient si je veux, et je l’empoigne.

Et qu’a-t-elle fait pour marquer le coup, réaffirmer sa place de Mère Supérieure de la pop dansante, justifier la continuation d’un règne, telle Élizabeth II — record de longévité avalisé, devant Victoria et son siècle ! —, ne laissant pas un yard au Prince Charles ? Elle a tout fait. À commencer par la séance de réchauffement de Diplo : une heure avant qu’elle s’amène, le DJ faisait déjà danser partout dans l’amphi sportif. Ou alors c’est que ça frétillait d’impatience. (Vous me direz, au prix d’entrée — quelque 800 $ pour une paire de billets dans les rouges, avec les frais —, on profite de chaque instant.)

Rarement aurai-je senti une foule aussi frémissante de joie à l’idée que sa vedette, sa star, son icône allait apparaître : c’était très, très physique. Une sorte de transe, d’avance. Et puis c’est arrivé, ou plus exactement, Mike Tyson est arrivé. Sur l’écran géant, enchaîné. Et puis elle, en clip aussi, derrière un grillage. Et ses danseurs, les vrais, attifés en samouraïs-chevaliers rétrofuturistes, se sont avancés par les côtés, par le « catwalk », la longue promenade. Et la Madonna de chair s’est incarnée finalement, est descendue du ciel (enfin, du plafond) dans une cage. Iconic, chanson du nouvel album, ne pouvait être plus appropriée. Moitié amazone moitié Jeanne d’Arc, elle n’allait pas laisser de temps mort la crucifier : la chorégraphie suivante n’attendrait pas. Sophistiquée, épousant mille références à la fois, orientale et dance, grands éventails en renfort.

Ça frappait : la voix de la chanteuse se perd comme toujours quelque peu dans les arrangements très touffus, et ses danseurs-danseuses la portaient plus qu’elle ne portait ses danseurs-danseuses, mais l’effet d’ensemble était franchement épatant : elle en mettait plus que plein la vue. Elle remplissait, tapissait l’espace, À la troisième chanson, elle était accroupie à l’avant de la promenade, guitare en main, adoptant la pose archétype du « guitar hero » : elle est tous les symboles à la fois, Madonna, comprenait-on, elle n’a qu’à piger dans le lot.

Et puis c’était les danseuses avec des cornettes de religieuses et des bikinis qui s’enroulaient sur des poteaux d’effeuilleuses… pour se départir vite des cornettes ! Il n’y a jamais loin entre le sexe et la religion chez Madonna, laquelle, à un moment, est descendue d’un poteau SUR le corps d’une danseuse. Ça s’est encore plus emmêlé les pinceaux dans la symbolique : quelque chose comme un sacrifice sur l’autel, je ne sais plus dans quelle chanson (le répertoire récent de Madonna m’est peu familier, eh !). Pas grave que l’on comprenne ou pas : c’était très, très spectaculaire.

Toute la gamme, toute la gomme

 

Et varié. Dans les images sur le grand écran, dans les costumes et chorégraphies, dans la gestuelle de la chanteuse, ça ne cessait de changer, comme si chaque chanson était un spectacle en soi, avec ses mouvements et ses effets. Ainsi une scène hydraulique, devenant une pente pour chorégraphie solo, tout était possible et tout arrivait. À vrai dire, à chaque seconde passée à décrire un tableau, le suivant m’échappait : ce rythme-là. Quand j’ai levé les yeux, on en était à une scène que l’on aurait cru tirée de Grease, tellement tout le tremblement des années 1950 y était : j’ai reconnu la chanson, tiens, pour changer. Body Shop. Suivait True Blue, et tout le monde la connaissait et l’entonnait, celle-là. Madonna l’a donnée à la façon Ronnie Spector, très Ronettes dans le genre. C’était, déduisait-on, le temps du souvenir. Et ça s’est déployé en chorégraphie très disco pour Deeper and Deeper, chanson de 1992. Tout le Centre Bell était plancher de danse, jusqu’au-dessus des loges, ce qui fait haut de plancher. Tout un party.

C’était parti pour ne plus s’arrêter. La troupe se déplaçait plus vite que mes doigts sur le clavier de la tablette, vite rassemblée au bout de la promenade (en forme de coeur, en aviez-vous douté ?). Dans la chanson d’ensuite, pour varier encore, Madonna était seule, en haut d’un escalier en colimaçon, descendu de nulle part. Et puis, retrouvant ses atours des débuts, elle a chanté… Like A Virgin ! Celle-là même qui a tout déclenché : c’était fou, on aurait juré la Madonna qui jouait aux côtés de Rosanna Arquette dans le film Desperately Seeking Susan. Bondissante et excitée comme la jeune femme qu’elle était. Pas besoin de ses danseurs : la scène était toute à elle. Scène circulaire surélevée, puis s’abaissant jusqu’à ce que Madonna soit engloutie.

Et hop ! Tableau suivant ! Je vous le donne en mille : c’était S. E. X., avec toute l’imagerie assortie. Des lits et leurs couples, des simulations, des projections vaguement sadomaso, le toutime. Et ensuite ? Je manque de mots. Une chorégraphie d’hommes-taureaux, sur Living For Love. Sorte de corrida stylisée, en intro à La Isla Bonita. Est-ce ça qu’on appelle un feu roulant ? Littéralement. J’en avais le tournis, et le Centre Bell se déhanchait à s’en décrocher le bassin.

Ç’aura été tout en même temps : un spectacle de grands succès, une réinvention desdits succès, et un show tout nouveau. Défi plus que relevé par la reine pop : même le spectacle de Taylor Swift, en juillet au même Centre Bell, n’était pas aussi ahurissant de trouvailles et de ravissements. Abdiquer, Madonna ? Jamais. À tout le moins, pas avant la fin de cette tournée déjà triomphale.

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