Concerts classiques - Du baroque en vain

Qu'on aime on non la musique baroque, on accourt toujours pour entendre les Seven Tears de John Dowland. Il s'agit d'une sorte d'incontournable du répertoire qui, malgré son titre anecdotique qui fait les choux gras de bien des commentateurs soi-disant «spécialisés», est un diamant contrapuntique au même titre que l'Art de la fugue de Bach. Alors quand il faut avouer qu'on fuit à l'entracte, cela demande explications.

La grande majorité d'entre elles vient de deux facteurs. Tout d'abord, le cérémonial entourant ce genre de manifestation demande à être décrié tout autant que les parades de toilettes des soirs de première à l'opéra. Il y a un snobisme ici qui fait qu'on vient voir Daniel Taylor (pas l'entendre: le voir) et aussi qu'on se montre pour se croire membre d'une certaine coterie. Force est de reconnaître que celle-ci ne sait pas plus applaudir au bon moment que l'auditoire pris au dépourvu par de la musique contemporaine. Donc, on ne sait pas plus quand le musique finit avec ce répertoire datant de quatre siècles qu'avec celui d'aujourd'hui. Messieurs qui pensez que la musique actuelle n'a pas de fin, réfléchissez,

ensuite, admettons que le consort des Voix humaines ne sait pas trop quoi faire avec le chef-d'oeuvre de Dowland. On n'osera pas ici lui faire l'affront de tenter de comparer les quatre premières Larmes d'avant l'entracte avec ce qui existe au disque. Les musiciens sur scène sont sourds à la polyphonie, jouent de l'effet un peu à tort et à travers, manquant les altérations métriques et restant toujours sourds aux diverses cadences, authentiques, phrygiennes, etc.

Puis les intercalations de pièces de luth tombent mal à propos. Cela pourrait s'excuser si on n'ajoutait pas des mélodies que Dan Taylor sert sur un ton d'éphèbe asexué pour qui la note blanche s'avère le seul moyen expressif disponible (hormis le «jeu» scénique). Il y a un autre bouillonnement émotif dans toutes ces pièces proposées et il semble qu'on se soit donné la main pour tout uniformiser à la manière d'un formulaire où, dans la grille à réponses multiples à cocher, on n'ait trouvé que les plus standardisées.

Faire de la musique baroque ainsi est tout d'abord la trahir: le confort, Dowland n'en voulait pas — alors, pourquoi vouloir en servir. Ensuite, c'est la travestir pour la réduire aux besoins de l'aspect las de notre époque, loin des préoccupations esthétiques d'alors (car il y en avait au XVIe, même si les compagnies de disques n'existaient pas).

Au lieu de vouloir nous endormir par des ronrons ordinaires, faites-nous donc un baroque qui nous parle, qui vive, qui brille par son originalité. Sans quoi le goût du jus de fruits ne sera que celui des dérivés chimiques et la voix, fort belle au demeurant, de Daniel Taylor, ne servira qu'a meubler des réfrigérateurs, la passion allant nicher ailleurs