Alpiniste de l’amour

Philémon Cimon a enregistré son nouvel album, comme le précédent, au studio Areito 101 de l’Egrem, à Cuba, en compagnie de Philippe Brault et du même noyau de musiciens.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Philémon Cimon a enregistré son nouvel album, comme le précédent, au studio Areito 101 de l’Egrem, à Cuba, en compagnie de Philippe Brault et du même noyau de musiciens.
Philémon Cimon est accompagné par Cervantès autant qu’Elvis, sherpas dans cette expédition, succession de passions et de gouffres, d’escalades et de chutes.


Joie. Tout de suite, à la première ligne de Je t’ai jeté un sort, première chanson du nouvel album de Philémon Cimon, on se trémousse, on fredonne. Et l’on gravit avec lui la mélodie qui monte, qui monte : « Oh ! Oh !! Oh !!! » Pop jouissive, facture d’un autre temps, pourtant éclaboussante de fraîcheur. J’entends irrésistiblement Just One Look dans cette montée, succès de 1963. Et arrive la rencontre avec le Philémon en question, m’empresse de vérifier : est-ce dans ma tête ? Sourire désarmant de l’éternel gamin : « C’est direct ça ! Doris Troy ! Je me suis demandé un court instant si je pouvais faire ça, citer aussi clairement, et puis je me suis dit : pourquoi pas ? » N’est-ce pas ?

« On a été plus loin encore dans la dernière chanson, Des morts et des autos » En effet, c’est pas caché du tout : s’élève à la fin de cette mélopée tendre qui inventorie des morts comme dans un bulletin de nouvelles, une douce plainte en falsetto, façon Elvis dans son Blue Moon. « On a mis le même effet Sun Records sur la voix, un gros délai. Exactement comme Elvis, en coupant les fréquences aiguës et basses. » L’emprunt est plus que voulu, comprends-je, sert la chanson (que l’on connaisse Blue Moon ou pas) : un pic de délicate douleur pour ne pas laisser la liste des victimes en plan. « À travers l’album, je me suis fait ce plaisir d’aller puiser dans ma culture pop. Jusque dans la construction des chansons, avec des ponts et des modulations, comme ça se faisait. Fallait juste qu’on se trouve une twist pour ne pas se trouver kétaines nous-mêmes ! On était sur la ligne, on le savait. Mais c’était là l’intérêt… »

C’est plus que la permission d’afficher ses inspirations : cet épatant, ce réjouissant troisième album est celui de l’homme acceptant d’être nombreux. De « collaborer » avec Cervantès et transposer son Don Quichotte dans Ces montagnes, de « réagir » au Paradis perdu de Milton dans Ève. « Tu lis ça, tu dors une couple de nuits là-dessus, et puis ça ressort à travers le tordeur de l’inconscient. Je voulais parler de la femme idéale, et j’ai trouvé un répondant chez Cervantès : son Don Quichotte est à la recherche de cette femme, il sait qu’elle n’existe pas, mais la chercher c’est plus simple, ça lui permet de poursuivre sa quête. Et moi la mienne… »

L’album est une suite de cas de figure, passions et gouffres, escalades et chutes, la femme à laquelle on s’impose dans Je t’ai jeté un sort, « la fille que j’dois pas aimer » dans Démon crié, la désirée mais inaccessible dans Toi jeune fille, l’ex que l’on retrouve le temps d’une nuit dans Vieille blonde. « Il y a des choses qui se sont passées dans ma vie, Comme une fontaine est de loin la plus autobiographique [rappel nostalgique d’un moment parfait d’adolescence], mais il y a aussi tout ce qui est du domaine du possible, tout ce qui se balade dans la tête et trouve une issue au bout du crayon. » Fantasmes, extrapolations, vérités refoulées, « tout ce que les chansons permettent de dire qu’on ne dit pas, tel le désir très physique de tromper l’être aimé dans Maudit : on n’avoue jamais ça… »

Coudées franches et contraintes bénéfiques

 

Chansons affranchies. Dans l’expression des sentiments, dans les formes qui osent n’être pas neuves, dans les références qui s’affichent sans ambages. La réussite est dans l’art du mélange, dans la volonté d’exister au présent, fort de tout ce qu’on a intégré, décanté, transfiguré à la lumière de sa propre expérience. Philémon, pas gêné, cite Bernard de Chartres, penseur platonicien du XIIe siècle : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque. »

Enregistrer (à nouveau) dans le studio Areito 101 de l’Egrem, à Cuba, oeuvrer en compagnie du même Philippe Brault et du noyau des musiciens de l’album précédent, répéter sans vouloir tout fixer, graver en cinq jours, tout a contribué à cette ouverture d’esprit, y compris les contraintes. « On était ensemble comme dans un couple, à cinq. Ces individus que j’aime, j’avais totalement confiance en leur apport. Même quand je n’aimais pas telle ligne de guit, je la laissais vivre, et je me surprenais à entendre ce qu’elle apportait. Je guidais, j’essayais de gérer le coup, mais en cinq jours, tu ne veux pas bloquer le courant. Tu ne doutes pas à l’infini, t’as pas le temps. Et comme ça, t’arrives vite à la bonne prise. Et t’es heureux ! »

« Au premier album, tu veux mettre toute ton âme. Au deuxième, t’es terrorisé. Au troisième, tu te dis, bon, je suis encore là, aussi bien se faire du fun en créant. Tout se permettre. Marcher dans les pas de ceux que t’as aimés, voir où ça te mène. Et finalement, ça mène à toi. »


Philémon Cimon - Je t’ai jeté un sort

Les femmes comme des montagnes

Philémon Cimon, Audiogram

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