Le pouvoir du rap

Positive Black Soul a voulu créer une identité originale pour l’Afrique urbaine.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Positive Black Soul a voulu créer une identité originale pour l’Afrique urbaine.

Il y a vingt ans, un groupe dakarois encore inconnu ici lance une bombe : Salaam, « la paix ». Positive Black Soul étonne avec son rap hardcore, ses instruments traditionnels et l’ajout du reggae en louant le panafricanisme et en dénonçant les injustices. L’impact est immense et là où le groupe passe en Afrique, un nouveau type de hip-hop prend son essor. Puis, c’est le divorce et les deux collègues mènent des carrières solos depuis plus d’une décennie. Mais, les voici à nouveau réunis avec le minialbum 25 Years et les retrouvailles montréalaises se feront ce vendredi au théâtre Plaza avec leurs vieux succès, leurs nouveaux titres et les musiciens d’Awadi qui les accompagnent.

Rencontre avec Didier Awadi et Duggy Tee au local de répétition qu’ils ont loué à Montréal. Awadi parle d’abord de sa rencontre avec son partenaire : « On a tous commencé avec le rap et la danse. J’avais mon groupe et il avait le sien. On était pratiquement les deux grands groupes de rap. Chacun défendait son truc : “ voilà, je suis le meilleur ”. Lors d’une soirée, je l’invite, on rappe ensemble, on découvre des intérêts communs : Sankara, Malcolm X, Martin Luther King et plusieurs autres. » Le groupe se forme en 1989. Duggy Tee raconte : « Un de nos combats était de montrer que tout ce qui était noir n’était pas négatif. On voulait montrer une image positive de l’Afrique qu’on ne peut résumer aux safaris et aux maladies. Il y a aussi beaucoup de ressources et un grand peuple. »

Au début, le groupe a tendance à copier les Français et les Américains, de MC Solaar à Public Enemy. Puis PBS commence à tropicaliser sa musique, à ajouter le wolof à son rap, à parler pour être compris au Sénégal, puis à intégrer les instruments traditionnels. En somme : créer une identité originale pour l’Afrique urbaine. Le public sénégalais embarque finalement en 1994 avec Boul Fale qui devient un hymne de la jeunesse.

Parallèlement, PBS devient le premier groupe de rap ouest-africain signé par un label international : Mango, une section d’Island du réputé Chris Blackwell. À cause de cela, les Sénégalais deviennent à la fois les nouveaux chouchous de la world internationale et le modèle à suivre dans les pays africains qu’ils visitent. « Les gens nous disent encore aujourd’hui : “ Partout où vous êtes passés, le rap a explosé derrière vous  », analyse Awadi. Jusqu’en 2003, PBS fait paraître trois disques internationaux et une quinzaine de cassettes chez lui. Puis c’est la pause : « À un moment, la monotonie et la routine ont un peu tué certaines choses. On a préféré marquer une pause pour mieux revenir », explique Duggy Tee.

Quel regard les deux complices portent-ils sur le rap africain d’aujourd’hui ? Duggy Tee : « C’est vrai qu’à un moment, il était plus entertainment, mais il est revenu. Les gens ont compris que le rap était un outil très fort si on savait s’en servir, et les rappeurs ont contribué à des changements dans beaucoup de pays. » Awadi : « Au Sénégal, l’ex-président Wade en a beaucoup pris avec le mouvement Y’en a marre. Au Burkina Faso et aussi au Mali avec les Sofas de la République, on retrouve aussi les rappeurs dans les mouvements sociaux les plus dynamiques. Au Kenya, les Gidi Gidi Maji Maji, ont aidé à l’alternance politique. En Égypte, plusieurs activistes de la place Tahrir étaient aussi des gens des cultures urbaines : des rappeurs, des slameurs… Le hip-hop change les choses. On s’est rendu compte qu’il fallait bien peser tout ce qu’on dit parce qu’à un moment donné, c’est une mission. T’as pas le droit de déconner. » Il y a aussi El General dont la pièce Raïs Lebled est devenue un hymne de la révolution du jasmin en Tunisie.

Et maintenant, que deviendra PBS ? Awadi conclut : « C’est bel et bien un nouveau départ avec des albums et des tournées à venir. On ne va pas laisser tomber nos carrières solos, mais le groupe aura son importance ».