Le shaman grec: Charles Lloyd

Charles Lloyd, moine, shaman, oracle, prêtre, dieu des dieux
Photo: Denis Alix FIJM Charles Lloyd, moine, shaman, oracle, prêtre, dieu des dieux

C’est une histoire grecque qui n’est pas une tragédie, quoique… Elle en présente tout de même certaines des postures qui lui sont propres, puisqu’elle a un lien, pas si ténu que cela, avec le conte politique que déclinent depuis des mois maintenant Angela Merkel, Alexis Tsipras, Wolfgang Schäuble — dans le rôle de satrape financier —, les hommes portant les cartables du FMI, ainsi que ceux qui transmettent les diktats de marchés invisibles, puisque la fameuse main sculptée par Adam Smith a été amputée au pied de l’Acropole.

On divague ? Non, pas du tout, puisqu’au ras des pâquerettes, Charles Lloyd se signale pour une deuxième fois avec des histoires musicales qui empruntent à celles qui résonnent dans la cave où loge la Pythie de Delphes. Oui, pour la deuxième fois, le saxophoniste qui se distingue de tous les autres par une inclination marquée pour l’humaniste s’est adjoint les talents d’instrumentistes grecs, soit Sokratis Sinopoulos à la lyre et Miklos Lukacs au cymbalum.

Au ras du bitume, voici de quoi il s’agit : un nouvel album de l’oracle tibétain du jazz vient de paraître sur étiquette Blue Note. Le titre ? Wild Man Dance. Premier constat, et non des moindres : le shaman péruvien du jazz a mis un terme à son association avec ECM, qui débuta, si notre mémoire tient la forme, dans les années 80. Son opus antérieur, publié par ECM, avait pour titre Athens Concert et mettait en vedette la chanteuse Maria Farantouri.

Deuxième constat : le moine hindou du jazz a changé sa formation rythmique. Au piano, on retrouve Gerald Clayton, la contrebasse est entre les mains de Joe Sanders, alors que la batterie est sous le contrôle de l’excellent Gerald Cleaver. Troisième constat : le beatnik du jazz qui habite Big Sur, sur la côte du Pacifique au sud de San Francisco, a remonté les courants d’eau qui partent de la Grèce jusqu’à la vallée de l’Odra en Pologne afin d’y insérer, dans l’album s’entend, une pièce baptisée Flying Over the Odra Valley. Tout simplement.

Le dieu des dieux

 

Bon, soyons honnêtes, on a un problème : on apprécie un peu, beaucoup, énormément, très, très beaucoup le Cronos du jazz contemporain, qui ne peut pas, absolument pas être Italien, Sarde, Espagnol, Suédois ou Français comme voudrait nous le faire croire l’assemblée de la branchitude « marketée ». Non ! Toujours est-il qu’on adore ce Wild Man Dance, qui pourtant n’est pas de tout repos.

On aime beaucoup ce disque, parce que celui qui est moine, shaman, oracle, prêtre, le dieu des dieux, soit Cronos, y expose les dernières traductions musicales de son incessante quête. Son éternelle méditation. Plus haut, on a mentionné son humanisme. Ce n’était pas en vain.

Il faut savoir qu’il fut le premier jazzman à émailler son propos des résonances sonores que l’on regroupe sous le vocable « musiques du monde ». Ce goût marqué pour toutes les musiques des cinq continents s’est accompagné d’une étude philosophique, dans le sens d’ailleurs méditatif, des cultures du monde. C’est pour cela qu’il est la définition, la personnification du jazzman humaniste. Bref, Lloyd est un homme du monde.

Quoi d’autre ? Il a le génie du bon compagnonnage. Il a toujours su s’entourer de talents aussi variés que vifs d’esprit. Aujourd’hui, le pianiste s’appelle Clayton. Hier, ils s’appelaient Jason Moran, Bobo Stenson, Geri Allen, Michel Petrucciani ou Keith Jarrett. Oui, il fut le premier à donner sa chance à celui qui est devenu depuis la diva d’ECM. Il est autant homme du monde que maître de cordée. Laquelle ? Celle de la version vivante du jazz. Suffit d’écouter Wild Man Dance.

 

Dans le dernier numéro de Jazz Magazine, qui est en fait un numéro double comme c’est le cas tous les étés, il est question de Melody Gardot, de B. B. King, du surévalué Chris Potter, des très regrettés Miles Davis, Dizzy Gillespie, Clark Terry et Art Pepper. Ce numéro propose également les programmations d’une foule de festivals en plus des chroniques habituelles.

 

Le disque libéré du temps : Full Force par The Art Ensemble of Chicago sur ECM. La brigade militante de la Great Black Music livre, entre autres choses, un morceau d’une grande bravoure intitulé Charlie M. Composée la nuit par le trompettiste Lester Bowie alors qu’il venait d’apprendre la mort de Charles Mingus, cette pièce est d’une densité inouïe.

 

La vidéo de la semaine : Charles Lloyd, Eric Harland et le percussionniste indien Zakir Hussein : Festival « Jazz sous les Pommiers , 4 mai 2013 ». C’est tout simplement un long et exotique voyage sur lesrives du Gange et du Mississippi natal de sir Lloyd.

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