Deschampsons en spectacle: la tendresse pour la fin

Antoine Gratton
Photo: Paul Ducharme Antoine Gratton
Témoigner. Je n'ai pas d'autre but ce dimanche soir. Dans la poche les verres teintés du critique : Deschampsons — Live une seule fois se veut une célébration, assortie d'un spectacle-bénéfice pour le CHUM. Hors d'atteinte, en cela, à vivre sans distance. Ça me va : c'est pour Yvon, que nous aimons d'amour, et ses chansons, que nous aimons itou, et parce que c'est la fête d'un gros anniversaire à chiffre rond. Le natif de Saint-Henri a eu 80 ans ce vendredi. Ce n'est pas nécessairement un motif de réjouissance pour l'intéressé, mais ça explique ce rendez-vous aussi hors saison qu'un déclenchement d'élections. Tout ça tient de la réunion de famille élargie. 

Alors je célèbre avec Yvon, tous les amis d'Yvon. Les chansons qu'écrivit Yvon en point d'orgue tendre de ses monologues, au cours de ses années d'effarante production, textes couchés sur les musiques de compositeurs d'exceptionnel niveau, doit-on rappeler : mentionnons Gaston Brisson, Libert Subirana, François Cousineau, Jacques Perron et les autres gars de Vos Voisins, le groupe d'accompagnement dont il ne faut pas sous-estimer l'apport. Fiori, lui aussi, contribua. Ainsi que sa compagne Judi Richards. 

Mais sans les monologues ? Non, avec des monologues choisis. Et la belle équipe de Samedi de rire, y compris Normand Chouinard réincarnant son Québécois québécisant extrême Ben Béland... le temps d'un « laissez passer les raftmans » dûment gigoteux et de l'inévitable Mon cher Yvon, c'est à ton tour... 

Ma chère carrière, c'est à ton tour... 

Moment à ne pas étirer : ça gêne Yvon. Autant laisser chanter quelqu'un, Antoine Gratton tiens, qui peut tout chanter, et qui donne Dans ma cour sur fond de films d'enfants dans la ville en noir et blanc. Tendresse, c'est le mot d'ordre, la corde à linge du spectacle. Benoît Brière sert le monologue dont la chanson est décantée : un peu plus Olivier Guimond qu'Yvon, mais bigrement efficace néanmoins, avec les 16 mères et les 32 bras qui ramassaient les enfants à portée et s'occupaient de «l'élevage». Par cœur, tout revient, le verbatim complet, c'est fou. Mon premier microsillon d'Yvon, dois-je préciser. Je ne pensais jamais l'entendre dans cette Place des Arts si souvent arpentée par le génial raconteur. Grand cadeau, célébration toute personnelle. On doit être plusieurs dans ce cas-là : chacun son disque d'ancrage dans notre vie en compagnie d'Yvon. 

Des extraits de l'entrevue menée par Geneviève Borne, de l'émission Deschampsons diffusée en janvier dernier, ponctuent les numéros et permettent à Yvon d'être là sans trop y être. Parfois la chanson n'est pas aussi intrinsèquement liée à un monologue. Catherine Major chante Seul toute seule avec un quatuor de cordes, et on n'a besoin de rien d'autre. Chanson de fin de vie. « Qui me tiendra la main au bout de mon destin ? » 

Tout est dit : ça pourrait finir là. Mais ça continue, l'équilibre entre l'émotion et le rire prime. Suit un autre sketch de Samedi de rire, où l'on en profite pour causer du CHUM. « Ça va ouvrir en temps, et dans les budgets... », ironise-t-on. C'est télégraphié, mais de circonstance. Et ça chante : Damien Robitaille offre La vie est belle, en vrai faux naïf qu'il est. Mise en scène d'alternance entre les chansons d'Yvon et les tranches de l'humour d'Yvon, programme pas complexe, mais demande-t-on plus ? Véronic Dicaire pour imiter les absents, voilà ce qu'on obtient et ce n'est pas rien! Ginette Reno avec Céline Dion pour Les fesses, tour de force! Avec Édith Piaf en sus. Et ajoutant Isabelle Boulay pour présenter Michel Rivard. Retour à l'émotion brute avec J'sais pas comment, j'sais pas pourquoi. Justesse de ton de Rivard : même cette chanson-là, qui parle tellement d'Yvon Deschamps à la scène, devient universelle. « Vivre de votre amitié... » 

Et ainsi de suite. Humoristes, chanteurs, comédiens, l'affiche est riche, chacun est au service de l'œuvre, plus riche encore. On avait un peu oublié à quel point. Les cinq coffrets existent avec l'intégrale des passages à la télé, des monologues, des chansons : on a ça à la maison, on n'en profite pas souvent, on est presque trop rassurés par leur somme disponible. Et là, furieusement, ça donne envie de s'y replonger. C'est peut-être pour ça, vraiment pour ça qu'on célèbre l'homme en ce dimanche soir à Wilfrid, pour redonner un présent à ce matériel extraordinairement pertinent. Stéphane Rousseau qui réédite le drôle ET poignant monologue du papa, Vincent Vallières qui chante la poignante Papa. Tout se tient, tout revit. Et Yvon Deschamps, naufrage de l'âge ou pas (c'est lui qui le dit), est vivant aussi et nous en sommes infiniment reconnaissants. Même qu'il reprend le micro pour une sorte de nouveau monologue à propos du CHUM. Pas voulu pour sa drôlerie, mais drôle quand même, vous pensez bien. Yvon, c'est Yvon. Chance, grande chance.