Premier soir, grande finale à Osheaga

Époustouflante performance, incroyable Florence Welch
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Époustouflante performance, incroyable Florence Welch

Dans l’Entertainment Weekly de cette semaine, Billy Joel raconte son Woodstock. Le gars de Hicksville, New York, avait 20 ans en 1969 : fallait y aller, tout le monde y allait. Il se souvient vaguement d’avoir vu Santana, peut-être Joe Cocker, mais n’est pas certain : le film de l’événement a fini par prendre la place de l’expérience vécue. Impression claire et nette ? Hippie, il n’était point. Très peu pour lui, les ablutions dans l’étang, en contrebas de l’amphithéâtre naturel loué au fermier Max Yasgur : vite, il a rebroussé chemin, vers un monde où l’on se soulage ailleurs que dans les hautes herbes.

Quarante-six ans plus tard, un festival de musique tel qu’Osheaga ne le rebuterait pas : on l’a même vu à l’affiche de Bonnaroo, en juin dernier. L’expérience festivalière, sans perdre son caractère rassembleur (le festival affiche complet), s’est raffinée jusqu’à tout prévoir, y compris des zones champêtres savamment ombrées, toutes les contingences imaginables, des conditions d’hygiène qu’envieraient la plupart des villes du monde occidental, et un art consommé de la circulation des foules.

En ce vendredi, premier des trois jours de l’événement le plus calorifère de l’été montréalais, la foule est dense, très dense, mais sans que l’on ressente la moindre impression de compression d’humanité : on est loin de la gigantesque boîte de sardines autour des Rolling Stones au Festival d’été de Québec. Tellement de couloirs aménagés, tellement d’échappatoires : jamais confinés. Qui plus est, le soleil a beau plomber, une gentille brise semble commandée exprès pour tamiser les rares esprits échauffés. C’est ça, Osheaga, les dix ans d’Osheaga : un savoir-vivre-ensemble dans un festival réunissant quelque 50 000 spectateurs par jour. Plus que jamais, l’île conviviale de la musique d’aujourd’hui.

Le fleuve tranquille des Decemberists

 

La « scène de la Rivière » et la « scène de la Montagne » composent une sorte de plateau double au coeur du site : on y présente en alternance les têtes d’affiche. Quand j’arrive, on en est aux Decemberists, côté « Rivière ». Fleuve tranquille, oui. Le folk barbu de Colin Meloy et sa bande berce la foule plutôt agréablement, mais sans grand enthousiasme : on pourrait être à Shelburne on the Green, le très bucolique festival d’été au sud de Burlington, Vermont, à cela près qu’on ne peut pas tellement s’asseoir dans l’herbe (devant la scène, je veux dire : il y a un tas d’espaces à Osheaga où l’on peut, faute de regarder le show, l’écouter en tout confort : les « chill zones »). On l’avouera : ça ne brasse pas beaucoup pendant le segment des Decemberists, même pendant la chanson finale, A Beginning Song, dont les relents psychédéliques engourdissent une foule déjà molle de son après-midi sous le soleil exactement.

C’est peut-être exprès, ça aussi : la programmation, comprend-on, prévoit des moments plus mous. On ne peut pas être bondissants tout le temps. À la même heure, sur la « scène des Arbres », c’est avec les filles de Milk & Bone que ça caressait le plus tendrement les multitudes : envoûtement pour envoûtement, les harmonies de Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne, flottant sur leurs coussins d’électro, convenaient idéalement à leur case horaire, à leur public et à l’événement. Adéquation à tous égards. C’est plus approprié que le groupe torontois Stars, sur la « scène de la Montagne », spectacle pour le moins décousu : sinon l’exquis duo de la chanteuse Amy Millan avec un Patrick Watson surgi de nulle part (en est-il jamais autrement avec le cher Pat ?), on passe le temps plutôt médiocrement en attendant les Avett Brothers. Un peu prostré dans mon coin d’estrade, j’envie les festivaliers les plus mobiles, qui vont trouver devant les autres scènes leur bonheur : ce festival devient jubilatoire lorsqu’on y déambule.

Le banjo à ressorts des Avett Brothers

Les Sudistes de la Caroline du Nord brassent autrement la place : la sorte d’americana des Avett Brothers est vigoureuse et sentie : ça rappelle le meilleur des Flying Burrito Brothers. Le banjo de Scott et la guitare acoustique de frérot Seth s’allient en un rugueux et contagieux country-rock, pas si loin du grunge. Live and Die, Laundry Room, ça pourrait être électrique tellement les instruments acoustiques résonnent : c’est électrisant. La séance de furieux bluegrass (la bien-nommée I Killed Sally’s Lover) donne le signal : à 19h43, la soirée commence vraiment. Il est presque temps. Florence et sa Machine s’en viennent tantôt, s’agit de préparer le terrain. Down With the Shine valse comme une chanson du Band : authenticité chevillée au corps, harmonies sur fond d’orgue et de violon, c’est doux et c’est puissant. L’heure de vérité à Osheaga.

Le groupe islandais Of Monsters and Men, sur la « scène de la Montagne », offre le contrepoint planant : je suppose qu’il faut tout ça pour préparer à Florence. Les Avett pour la prise à la terre, Of Monsters and Men pour décoller. Un peu de rugosité sudiste, un peu de vocalises à la Björk. De l’ancrage et de l’amplitude. Logique de programmation : passer des Avett à Florence et sa Machine aurait été trop violemment contrasté. Ils y ont pensé, à Osheaga, sûr et certain. Tout est pensé, à Osheaga.

Florence Welch ouvre la Machine

 

Elle n’a pas triomphé à Glastonbury pour rien. Et ce triomphe la précède : l’accueil réservé à Florence Welch est celui de la consécration. Encore faut-il assurer : quelques mesures suffisent, la voix de Florence remplit le vaste espace. Pieds nus, elle gambade, court, virevolte, tambourin en joue. D’attaque, Florence et sa Machine. C’est son heure, son temps, son soir. Cette Britannique a quelque chose d’une Dusty Springfield qui aurait bouffé du Grace Slick, du Chrissie Hynde et un peu de Janis : cinquante ans des femmes du rock la contemplent et se réjouissent, d’où qu’elles regardent.

Ship to Wreck est la chanson immense d’une chanteuse immense : rarement ai-je vu une scène aussi assaillie d’entrée de jeu, aussi formidablement appropriée. Toute l’île semble s’enfoncer sous son pas leste et preste. Nous accusons le coup : tornade blanche à Osheaga. Et ça continue avec Shake It Out et ça n’arrêtera plus. Florence a ouvert sa Machine : on n’a qu’à suivre le mouvement. « Osheaga, we wanna show people what’s possible ! » hurle-t-elle. Pousser plus loin la machine à chanter, la mécanique humaine : retrouver le gospel, la foi dans le potentiel salvateur de la musique, c’est possible. S’agit de vouloir, s’agit de bouger, s’agit de s’extirper les notes du fin fond du corps et du coeur, s’agit de s’imposer : et Florence en impose dans son jumpsuit blanc à grands volets, on dirait qu’elle va s’envoler. De fait, elle s’envole un peu, mais retombe sur ses pieds nus comme pour mieux sentir la vibration de la scène et de la foule.

Époustouflante performance, incroyable Florence Welch. Et après ça ? Osheaga, la dixième édition, est déjà exceptionnelle. Que peut-il arriver de plus samedi, dimanche ? On se le demande.

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