NSK: 30 ans de provocations

Laibach en concert à Victoriaville, le 15 mai dernier
Photo: Martin Morissette Laibach en concert à Victoriaville, le 15 mai dernier

Ils n’ont pas hésité à affubler Hitler de la barbe de Karl Marx en pleine Yougoslavie communiste : une rétrospective à Ljubljana célèbre 30 ans de provocations arty du collectif slovène Neue Slowenische Kunst (NSK), qui entend récidiver cet été avec deux concerts… en Corée du Nord.

Quelle est la valeur réelle d’un symbole, d’une imagerie et dans quelle mesure sont-ils interchangeables ? Créé en 1984 dans une Yougoslavie déjà déliquescente, NSK entreprend de détourner les canons titistes pour les renvoyer dos-à-dos avec la symbolique du IIIe Reich.

Son groupe phare, Laibach, spécialisé dans la musique industrielle, choisit délibérément pour nom l’appellation portée sous l’empire austro-hongrois et l’occupation nazie par l’actuelle capitale slovène, Ljubljana.

Le collectif, qui rassemble également des cinéastes et des graphistes, mêle allègrement iconographies fascistes et communistes, parodiant notamment Le triomphe de la volonté de la cinéaste favorite de Hitler, Leni Riefenstahl.

En 1987, le mouvement atteint un sommet dans sa campagne de subversion lorsqu’il remporte un concours national d’affiches pour la paix en remplaçant simplement l’aigle d’une affiche nazie par une colombe.

« Ils ont vidé les symboles de leur sens en les juxtaposant et en invitant les gens à les réinterpréter. Une démarche qui reste provocante aujourd’hui », souligne Zdenka Badovinac, commissaire de l’exposition consacrée à NSK par la Galerie d’Art moderne de Ljubljana (jusqu’au 16 août).

Du Kapital

Intitulée Du Kapital au Capital, cette rétrospective, qui doit ensuite être montrée à Eindhoven (Pays-Bas) et à Moscou, rappelle que sous sa volonté de bousculer l’orthodoxie communiste, l’art de NSK « était tout autant une critique de socialisme que, simultanément, du capitalisme », selon elle.

L’aspect novateur de la démarche des Slovènes est rapidement identifié à l’Ouest. Laibach est signé dès les années 1987 par le prestigieux label post-punk anglais Mute — celui de Depeche Mode —, ce qui lui offre une diffusion mondiale. Des artistes étrangers, comme le musicien français Bertrand Burgalat, s’installent à Ljubljana pour travailler avec le collectif. Et la toute jeune chaîne musicale américaine MTV s’arrache ces clips vidéo venus de l’Est.

« Je mélangeais l’avant-garde allemande, le nouveau cinéma indépendant new-yorkais et des réalisateurs russes, dans la vieille tradition du modernisme. Et ça donnait quelque chose de neuf », évoque Peter Vezjak, alors responsable de Retrovizija, la section vidéo de NSK.

Invité par Kim Jong-Un

Le collectif n’a rien perdu de son sens de la provocation : Laibach, qui fut un temps interdit par le régime yougoslave, ambitionne de devenir le mois prochain le premier groupe de rock international à se produire en Corée du Nord, l’un des pays les plus totalitaires et les plus fermés au monde, à l’invitation du régime de Kim Jong-Un.

« La Corée du Nord peut être vue comme une expérience d’utopie. Et nous nous sommes toujours sentis très à l’aise avec toutes les sortes d’utopie », commente Ivan Novak, l’une des têtes pensantes du groupe.

La mini-tournée, qui doit donner lieu à deux concerts à Pyongyang les 19 et 20 août, doit faire l’objet d’un film documentaire, dans l’esprit multidisciplinaire de NSK.

Nouveau coup de maître dans le brouillage des symboles ? Selon Mme Badovinac, les autorités de Pyongyang pourraient avoir pris au premier degré l’imagerie totalitaire utilisée par le groupe. « Il se peut qu’il y ait un malentendu », sourit-elle.

NSK a aussi nourri sa propre utopie avec la création en 1992, alors que la Yougoslavie commençait à s’effondrer — et bien avant l’avènement d’Internet —, d’un des plus anciens États virtuels au monde, l’« État NSK », basé sur des idées « esthétiques plutôt que politiques ou idéologiques ».

La devise de cette entité, qui a délivré à ses 15 000 « citoyens » des passeports ressemblant à s’y méprendre à des documents officiels ? « L’art est un fanatisme qui demande de la diplomatie. »