Décès d’Ivan Moravec, le pianiste des pianistes

Ivan Moravec était une conscience musicale, une autorité. C’est ce qui lui vaut d’être adulé non seulement par des mélomanes, mais aussi par nombre de pianistes professionnels.
Photo: Christophe Huss Ivan Moravec était une conscience musicale, une autorité. C’est ce qui lui vaut d’être adulé non seulement par des mélomanes, mais aussi par nombre de pianistes professionnels.

Le grand pianiste tchèque Ivan Moravec est décédé à Prague, lundi, à l’âge de 84 ans. Peu connu du grand public, il était une référence vénérée parmi ses pairs.

Ivan Moravec léguera finalement à l’humanité de quoi remplir de beauté une pleine journée : à peu près 24 heures de musique enregistrée. Mais, d’une certaine manière, son oeuvre est accomplie, puisqu’il ne jouait qu’un nombre restreint d’oeuvres de Bach, Beethoven, Schumann, Brahms, Mozart, Chopin, Debussy et Ravel, dans lesquelles il pouvait se reconnaître. « Je revendique cela. Ma vie est consacrée à un répertoire que je peux étudier sans cesse et approfondir », nous disait-il en entrevue en novembre 2001.

À ce niveau-là, le terme « grand pianiste » ne veut rien dire. Ivan Moravec était en fait une conscience musicale, une autorité, comme les chefs Carlo Maria Giulini ou Günter Wand. C’est ce qui lui vaut d’être adulé non seulement par des mélomanes, mais aussi par nombre de pianistes professionnels.

Une carrière entravée

J’avoue n’avoir jamais entendu parler d’Ivan Moravec avant un mémorable souper avec la légende du piano tchèque Rudolf Firkusny (1912-1994), à Paris en 1993. À ma question « Y a-t-il un artiste tchèque que les circonstances politiques de l’après-guerre ont privé de la notoriété qu’il méritait ? », la réponse qui fusa de la bouche de Firkusny résonne encore dans mes oreilles : « Ivan Moravec, et il est bien meilleur que moi ! »

Avant d’être une référence pour la planète pianistique, Ivan Moravec fut l’homme dont le passeport se perdait le plus facilement dans les arcanes de la bureaucratie tchèque, et ce, curieusement, dès qu’il envisageait un concert à l’étranger.« Cela affecta ce qu’on peut appeler "la carrière", mais cela ne m’a pas atteint en tant que personne et artiste », confiait-il sourire en coin. Comprenez : une carrière ne vaut pas que l’on renonce à ses convictions. Moravec ne prit jamais la carte du parti communiste.

Le pianiste né à Prague en 1930 dut à Allan Silver et James Goodfried, fondateurs du label Connoisseur Society, d’être connu de quelques spécialistes en Occident. Silver et Goodfriend parvinrent à convaincre, en 1962, les autorités tchèques de laisser Ivan Moravec sortir du pays pour effectuer des enregistrements. L’opération fut rééditée en 1966 et 1969, et donna lieu à des disques Chopin et Beethoven mémorables.

Lorsque le mur tomba, Moravec ne se sentit pas forcément l’âme d’un grand voyageur et assurément pas celle d’un carriériste. Sa dernière présence au Canada date de 2005. Il avait joué le 23e Concerto de Mozart à Ottawa sous la direction de Yoav Talmi.

Un legs majeur

L’art de Moravec tient en un mot : le son. Le contrôle absolu du son et une culture de la sonorité adéquate permettaient à ses yeux d’approcher une certaine forme de vérité musicale. « Il faut un son chaud, un son vivant dans la zone de jeu cantabile », disait ce pianiste, qui pestait contre la manie des accordeurs de « mettre en veilleuse la section médiane du clavier » dans les grandes salles de concert. On le voyait souvent se promener avec sa petite mallette pour régler les instruments. Pour son récital à Carnegie Hall en novembre 2001, il était venu de Prague choisir le piano en mai et avait bichonné l’instrument pendant des heures. Les Steinway fabriqués à Hambourg étaient ses préférés.

Todd Landor, directeur du label Vox, qui lui offrit en 2002 d’enregistrer la Sonate funèbre, la 4e Ballade et d’autres oeuvres de Chopin, avait réservé un studio à New York pour trois jours d’enregistrement. Moravec arriva avec sa mallette, ses partitions, et le disque fut en boîte en moins d’une journée. « C’est normal ; j’étais prêt ! » s’amusait le pianiste. Il était toujours prêt.

Il était passionnant d’écouter cet homme charmant, indissociable de son épouse Zusanna, parler avec tendresse et passion de la nature du staccato (« qui ne doit pas être rapide, sec et crépitant, mais soutenu ») dans le 4e Concerto de Beethoven. « Si je voulais jauger la personnalité d’un pianiste en tant qu’être humain, me disait-il, je lui donnerais à jouer le Prélude n° 17 de Chopin. Il y est question de goût. » S’ensuivait une inévitable dissertation sur le son qui s’ouvre et se ferme ou sur la répétition d’accords « que la pédale droite fait carillonner ».

Des solistes restant en activité, seuls Krystian Zimerman et Christian Blackshaw ont une éthique sonore et musicale comparable… en tout cas aussi obsessionnelle ! C’est qu’au fond, des pianistes et artistes comme ça, on n’en fait plus.

Ses cinq plus grands disques

Beethoven : Sonates pour piano n° 8, 14, 23 et 26 (VAI et Supraphon)

Chopin : Nocturnes (Nonesuch, Supraphon)

Chopin : Sonate n° 2, Ballade n° 4, Berceuse, Fantaisie, 3 Mazurkas (Vox)

Moravec joue Franck, Ravel et Debussy (Supraphon)

Mozart : Concertos pour piano n° 20 et 23 avec Neville Marriner (Haenssler)