Martin Helmchen: monumental!

Helmchen fait partie de ces artistes qui possèdent une vision esthétique et culturelle organique d’une œuvre.
Photo: Giorgia Bertazzi Helmchen fait partie de ces artistes qui possèdent une vision esthétique et culturelle organique d’une œuvre.

« Au moins, les disques ne sont pas truqués ! » La réflexion m’est venue à la pause du concert de Martin Helmchen au Festival Orford, jeudi. Rien ne vaut le concert pour se faire une véritable opinion d’un artiste. On a connu certain violoniste, aux disques bardés de récompenses, incapable, en réalité, d'aligner deux pages de partition sans jouer faux. Et pour cause : les disques étaient des puzzles assemblés quasiment mesure par mesure par des centaines de points de montage. Dans le cas de Martin Helmchen, non seulement la réalité égale la fiction discographique, mais elle la dépasse largement.

Indépendamment de la discussion des oeuvres interprétées jeudi, il est évident que Martin Helmchen est une apparition importante dans l’univers des pianistes en ce début du XXIe siècle, comme peut l’être en Angleterre son cadet Benjamin Grosvenor. Ce que les auditeurs ont pu entendre à Orford jeudi est tout à fait exceptionnel. Dans la galaxie des pianistes allemands, il me semble qu’Helmchen est l’apparition la plus éminente depuis l’émergence de Christian Zacharias et Andreas Staier au début des années 1980, c’est dire que je le situe un cran au-dessus de Lars Vogt [pour mémoire, Till Fellner, qui lui est comparable, est Autrichien].

J’ai compris, jeudi, ce que Martin Helmchen voulait dire en déclarant au Devoir : « Le récital me demande une préparation intense : il me faut deux semaines sans rien d’autre. » Tout est en effet d’une telle détermination, d’une telle préméditation que cette éthique du récital s’impose. Helmchen fait partie de ces artistes (évidemment, on pense à Alfred Brendel) qui possèdent une vision esthétique et culturelle organique d’une oeuvre et dont les doigts traduisent exactement toutes les facettes de cet univers. Avec Helmchen, le contrôle du son, le dosage des plans sonores, la maîtrise rythmique (dans les Diabelli !) et, au-delà de tout, l’égalité digitale laissent pantois.

Le programme, autour de la variation, fut exceptionnel. La variation sous toutes ses formes : les Hüttenbrenner de Schubert tiennent de l’art ornemental, alors que les Diabelli de Beethoven inventent la déconstruction. Dans cette perspective, la présence de Webern n’est pas anachronique.

Le moment déterminant fut évidemment l’interprétation renversante des Variations Diabelli, dont Helmchen saisit toute la dimension ludique et parodique, dans une palette infinie de nuances et de touchers. Il crée une articulation magique dans le cycle à travers l’utilisation des silences. Le miracle sera visible sur Medici.tv à compter du 1er octobre 2015, car des caméras ont immortalisé ce moment de grâce et d’intelligence supérieure.

L’événement Helmchen

Schubert : Treize variations sur un thème de Hüttenbrenner, D. 576. Webern : Variations pour piano, op. 27. Schumann : Variations Abegg, op. 1. Beethoven : Variations Diabelli. Martin Helmchen (piano). Salle Gilles-Lefebvre, le jeudi 23 juillet 2015.

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