Cette immense «Grande»

Le chef québécois Jean-François Rivest voit ainsi «La Grande» comme «un hymne à l’unité dans la variété et à la variété dans l’unité.»
Photo: Archives du Centre d’arts Orford Le chef québécois Jean-François Rivest voit ainsi «La Grande» comme «un hymne à l’unité dans la variété et à la variété dans l’unité.»

On l’appelle « La Grande », cette Symphonie en ut majeur de Schubert. Dirigée par Jean-François Rivest samedi à Orford, elle fait l’objet de nouveaux enregistrements et de rééditions discographiques.

Jean-François Rivest prépare une surprise à ses auditeurs. Lors de son concert, après le 2e concerto de Rachmaninov joué par Alain Lefèvre, il mitonne, pour la 9e symphonie de Schubert, une disposition spéciale de l’orchestre : « J’installe les bois en demi-lune autour de moi et les cordes derrière. Cela me semble évident, car les bois sont les rois dans cette oeuvre. »

L’initiative de Jean-François Rivest n’est pas isolée. Le grand chef hongrois Ivan Fischer utilise aussi cette disposition lors qu’il dirige La Grande. « Cette oeuvre est une forêt, où chaque arbre se ressemble mais où chaque arbre est différent. Chaque motif, chaque modulation — toujours les mêmes et toujours simples — forment, tous mis ensemble et dans leurs variantes infinies, une complexité extraordinaire », nous dit Jean-François Rivest. Le chef québécois voit ainsi La Grande comme « un hymne à l’unité dans la variété et à la variété dans l’unité ».

Abbado, l’inattendu

C’est dans cette grande symphonie que Kent Nagano avait séduit les musiciens de l’OSM en 2003, un choc entraînant sa nomination à Montréal. Il avait été à bonne école, le disciple de Günter Wand, maître absolu des arcanes de cette symphonie dans le dernier quart du XXe siècle…

La variété évoquée par Jean-François Rivest existe de manière éclatante au sein de la riche discographie de cette symphonie, dépassant aisément les 100 versions. De toutes les oeuvres du répertoire je n’en connais aucune qui cumule autant de réussites avec des partis pris interprétatifs (tempos, observation (ou non) des reprises, équilibres sonores) si divers.

On peut voir, en termes de son et de conduite, La Grande comme une héritière sublimée de Haydn et de Beethoven, mais aussi comme une voie ouverte vers Bruckner.

Deutsche Grammophon vient de publier en CD l’un des derniers concerts de Claudio Abbado, enregistré en septembre 2011 avec son Orchestra Mozart. En même temps (!), DG réédite au sein d’un coffret « Abbado Schubert » le précédent enregistrement d’Abbado, réalisé en décembre 1987 avec l’Orchestre de chambre d’Europe.

Et le chef est méconnaissable d’un enregistrement à l’autre ! En 1987, le projet artistique tenait dans la taille même de l’orchestre (un orchestre de chambre face aux grandes formations symphonique) défendant une vision classique, sobre, transparente.

En 2011, la lisibilité et la taille réduite de l’orchestre sont choses acquises et Abbado va littéralement chercher à créer des impulsions en creusant et réinventant les phrasés : cela pulse et chante à tout va. Le chef est passé d’une vision « neutre » à un vrai pari interprétatif, parfois poussé un peu loin, dans les enjolivures du 2e mouvement.

Le choc Böhm

Mais Deutsche Grammophon ne s’arrête pas là. Dans un fort bienvenu coffret Les derniers enregistrements de Karl Böhm, l’éditeur nous redonne des témoignages parfois oubliés (9e symphonie de Dvorák, Symphonies nos 4, 5 et 6 de Tchaïkovski) de ce grand maître. Sa seconde 9e de Schubert, enregistrée à Dresde en 1979, est lapidaire là où Abbado est furtif. Avec des cuivres plus présents dans la balance, Böhm semble conjuguer la transparence du chambriste et la puissance d’une vision prémonitoire, brucknerienne. Dans l’histoire, Hans Knappertsbusch et Erich Kleiber furent les chantres d’une vision beaucoup plus cuivrée que boisée de La Grande.

Signalons au passage d’autres options, notamment celle, dionysiaque et allante, représentée par George Szell et Charles Munch et celle, lumineuse et sylvestre, d’Istvan Kertesz et Günter Wand pour, au-delà de La Grande, rendre hommage à DG pour ce coffret Karl Böhm, hélas dépourvu des illustrations d’origine. Même si le concept de « derniers enregistrements » est très étiré — pour moi la fourchette va de 1976 à 1980, légitimant 15 CD des 23 CD du coffret —, il y a des redécouvertes musicales à tous les étages. Glorieux cors dans la 8e de Bruckner, fabuleuse et inattendue 4e de Tchaïkovski : vous ne vous ennuierez pas, malgré des prises de son souvent crispées.


La Grande Böhm 1979


La Grande Abbado 1987


La Grande Abbado 2011

La Grande de Schubert

Au Festival Orford. Église Saint-Jean-Bosco de Magog. Samedi 18 juillet, 20 h. Nouveauté CD. Claudio Abbado, Orchestra Mozart. DG 479 4652. Rééditions CD. Claudio Abbado dirige Schubert (enr. 1987). DG 8 CD 479 4645. Karl Böhm, Late Recordings. DG 23 CD 479 4371.



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