La preuve par Keith

Photo: Francis Vachon Le Devoir
Mercredi soir, Le Devoir avait deux envoyés à l’événement Stones du FEQ : Sylvain Cormier le fana qui a vu le groupe toutes les fois depuis 1989, et Philippe Papineau le dubitatif pour qui c’était une première. Ont-ils vu le même show ?
 

Soleil de fin de mercredi après-midi sur les plaines d’Abraham. Retentit un riff d’intro caractéristique. Les Rolling Stones sont sur scène pour les balances de son, répètent Street Fighting Man : le collègue Philippe Rezzonico et moi comprenons que ce sera la chanson choisie par vote Internet (c’était l’un des quatre choix proposés). Les Plaines sont vides, à trois quarts d’heure de l’ouverture, signal du sprint des hordes de fans vers la scène. La perspective de la ruée rend ce vide pas naturel. Calme avant la tempête. C’est fou, j’en jurerais, j’ai déjà vécu ce moment-là. Il y a une brèche dans le continuum espace-temps et je tombe dedans.

Pour le reste de ma vie, je me souviendrai de ce moment comme de « mon flashback Altamont ». Non, je n’étais même pas proche du circuit automobile d’Altamont en décembre 1969, la fois où ça tourna si mal pour les Rolling Stones et le « temps nouveau » de l’ère du Verseau (un meurtre tout près de la scène, ça marque) : j’avais huit ans, un tour d’oreilles, deux 45-tours des Lutins, et n’allais jamais plus loin que le parc Le Carignan à Montréal-Nord. N’empêche. Quand on a vu 20 fois le documentaire Gimme Shelter des frères Maysles, fatalement, on a intégré des scènes. Et ça se télescope. Ce Keith Richards, ce Mick Jagger, ce Charlie Watts-là, vivants très vivants pas si loin de moi, ce sont les mêmes Stones jouant la même Street Fighting Man que durant la tournée américaine de 1969. Je mesure : ça fait longtemps que les Stones sont mes Stones. Si longtemps que ça se confond un peu.

La scène est pas mal plus haute, remarquez bien, et nettement plus sécuritaire : tout a changé après Altamont. Sauf le riff de Street Fighting Man. Et la guitare acoustique dans Wild Horses : ils en répètent un bout, j’en échappe mon fromage, eh ! La plus belle ballade du répertoire des Stones (avec Memory Motel et Angie, disons) sera également au programme : ils ne la jouent pas tous les soirs. Fin de la répétition avec la chorale de Laval, nécessaire pour You Can’t Always Get What You Want. Celle-là est dans la liste à chaque spectacle depuis… depuis quand au juste ? Au Forum de Montréal en 1972, c’était déjà un temps fort.

Galaxie dans l’univers des Stones

Les gars de Galaxie étaient-ils nés quand Mick et Keith ont écrit ces chansons-là ? Dans cette foule immense, ils sont de tous âges à courir vers la scène, la proximité des Stones donne des jambes et du souffle. Public extrêmement large, qui contient plus que son lot de fans finis dans mon genre parmi les dizaines et dizaines de milliers de gens venus « voir les Stones » au moins une fois dans leur vie. Les gars de Galaxie sont fans, eux, dans leur code génétique musical : leurs riffs en béton sont décantés des riffs de Keith Richards (entre autres pionniers du riff qui tue), avec tout ce qui est arrivé entre Street Fighting Man et leur Zulu d’entrée massive en scène. C’est comme si on avait en même temps le Big Bang et, quelques millions d’années-décibels plus tard, la suite jamais finie des explosions résultantes.

Cela s’entend fort, très fort, Olivier Langevin, Fred Fortin et compagnie sont là pour réclamer leur dû : oui, tout le rock vient des phalanges de Keith, mais c’est leur Québec, cette foule leur appartient aussi, ce sont eux aussi des pionniers du rock d’aujourd’hui, et ils soulignent le fait à grands traits. Marquage de territoire. Ça frappe tant et tant qu’on se demande ce que The Districts vient fichtre foutre après, avec leur rock piéton, pataud et mollasson (décanté des mêmes sources, mais sans imagination ni panache). Remplissage ? Galaxie et les Rolling Stones, c’est déjà tout un programme. Un programme complet. Une autre drôle d’idée de programmation au Festival d’été de Québec : Boston après les Doobie Brothers, The Districts après Galaxie ? A-t-on seulement écouté les disques à la suite, pour avoir une idée ? M’enfin. Passons. Endurons ? Le public québécois est trop bon.

Et enfin, le groupe britannique en vedette !

Longue, longue deuxième partie, long délai totalement inutile. Les Rolling Stones n’allaient pas moins être les Stones. Ben oui, tout faire oublier en un riff inoxydable. La preuve ! Sur le coup de 21 h 30, ils s’amènent et découpent en morceaux les Plaines, à la machette ! Start Me Up ! Ça tranche dans tout, dans la patience, dans la complaisance, ça ne fait pas de quartiers. Ça bondit et ça empoigne la jugulaire. « You make a grown man cry ! » (On notera que pas mal partout ailleurs dans cette tournée Zip Cope, ça démarrait avec Jumpin’ Jack Flash : comme quoi ils ont le choix de l’angle d’attaque, et que la liste des chansons peut bouger même au dernier show à l’agenda.) It’s Only Rock’n’Roll (But I Like It) et All Down the Line ont suivi sur le mode voilà-comment-on-fait-ça. Keith Richards a souri après son premier solo, pendant que Mick Jagger faisait le Mick devant : bon signe. Keith content de lui, ça veut dire que tout baigne.

Après Tumbling Dice en souplesse, le choix du public est révélé : Québec a voulu Street Fighting Man et l’aurait. La chanson emblématique des soulèvements de mai 1968 est encore digne de tous les combats : la finale en crescendo, guitares de Keith et Ronnie Wood en joue et en jeu, a duré longtemps : sentiment de victoire, contre le temps, contre la fatalité. « On va jouer quelques morceaux de Sticky Fingers maintenant… », a annoncé Mick : Zip Code, faut-il rappeler, c’est à cause de la fermeture éclair qui ouvre la pochette de l’album de 1971, récemment réédité en boîtier chic avec tout un tas de suppléments.

Et Wild Horses est à la fois magnifique et un brin expédiée, me semble-t-il : une grande chanson est une grande chanson, mais la version électrique sert moins l’émotion. C’est un vieux fan qui vous le dit. « Quelle belle soirée ! » commente néanmoins Mick en français. Bitch, à comparer, brille et flambe, et relance l’affaire qui, décidément, sera rock’n’roll : Keith sourit à nouveau. Et c’est lui qui, en très très gros plans sur les écrans géants, offre à Honky Tonk Women son meilleur solo de lointaine mémoire. Soirée de guitares, tiens ! J’en oublie parfois Mick. « C’est bien de jouer sur les plaines de Abrabam [sic]. Ça a été une bataille de venir ici… » Allusion pas exactement fine, et moyennement appréciée. On est plus heureux d’ovationner Charlie et Keith quand vient le temps des présentations.

« Ça va ? » demande le Keith en question. Acclamations. « Say no more », ajoute-t-il, à la manière d’Eric Idle dans le sketch fameux des Monty Python. C’est le moment où notre homme a son tour de micro : Before They Make Me Run, pour commencer. « Keith ! Keith ! Keith ! », scande la foule. Ce qui fait plaisir à l’intéressé, au point de rigoler en baissant les yeux et lancer Happy, son hymne national. Version plus qu’heureuse : Keith est ravi, et nous aussi. Il aura bientôt un nouvel album solo, de quoi se réjouir doublement.

Retour en force de Mick : on oublie facilement le véritable harmoniciste de blues qu’il est, et Midnight Rambler lui sert de prise à la terre. Morceau de bravoure du répertoire des Stones : guitares et harmonica en formation rapprochée, on est sur les Plaines et on pourrait être dans un club. Ça redonne de l’élan à notre Jagger, encore plus mobile, et surtout, plus maître de la situation. Dans la reprise au ralenti, la scène est à lui, même si Ronnie et Keith rivalisent d’efficacité. C’est un jeu de souque à la corde entre Keith et Mick, les Stones : chacun tire, et chacun gagne, sans que l’autre lâche.

« C’est notre treizième visite au Québec depuis 1965, merci d’être venus si souvent pour nous… », souligne Mick. La deuxième à Québec, n’ajoute-t-il pas. Miss You suit, et le festival Mick Jagger continue. Derrière, Keith boit un coup, s’allume une cigarette, joue discrètement, alors que Mick s’affaire à mener la séance de « wou-wou! » de son « public fantastique ». Gimme Shelter, peut-être la plus soulful du canon stonien, laisse la place du centre à l’extraordinaire choriste Lisa Fischer, Mick et Keith se succédant auprès d’elle. Les Stones sont à son service et au service de la chanson, et c’est la meilleure performance de la soirée.

Après ça, même les incontournables Jumpin’ Jack Flash, Sympathy for the Devil, Brown Sugar roulent un peu sur le pilote automatique : la vérité des Stones ce soir, c’était Keith souriant, Street Fighting Man encore dangereuses, Mick l’harmoniciste, et Lisa Fischer et SES Stones. Impossible de contourner les incontournables, et le public les veut et les obtient, mais l’essentiel du spectacle a eu lieu. La preuve que ce groupe trouve, soir après soir, des raisons d’exister au présent.