Ariane brasse, Bruel ressasse

Patrick Bruel a offert mardi soir une chanson de son nouvel album.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Patrick Bruel a offert mardi soir une chanson de son nouvel album.

Bon, il pleut. On ne se demandera plus s’il va pleuvoir, c’est ça de pris. Ni clous ni hallebardes, ça va, la foule semble résignée sous ses plastiques : flotte ordinaire, pfft ! Après le ciel déchiqueté de l’autre soir, déversant toutes les larmes du monde sur les Foo Fighters et leurs combattants, rien ne fait plus peur.

Ariane Moffatt s’amène tranquillement, sourire presque zen sous son chapeau noir, tout à sa transe, son groove, dans le Rêve qui ouvre sa partie de programme : on se dit que son électro se rira de l’orage électrique, si jamais orage il y a. Du tonnerre, elle en a plein le drum’n’bass de Je veux tout, la foudre zèbre déjà les projections de fond de scène. Et les gens chantent et Ariane est contente, elle qui venait voir les spectacles « sur les épaules de son papa » quand elle avait huit ans : rien ne gâchera son tout premier show solo sur les plaines d’Abraham.

« Ici, il fait beau », lance-t-elle en défi aux éléments, s’en remet à sa voix et son piano pour faire du bien quoi qu’il arrive, et la mélodie si tendre de L’homme dans l’automobile rend la pluie complice, quasiment caresse. Et puis c’est In the Air Tonight, comme au Métropolis en mai, chanson pour se faire plaisir et faire plaisir : le fait est que les gens attendent le moment où Ariane va s’installer à la batterie et rééditer le roulement-signature de Phil Collins. Et les couplets ruissellent, en harmonie avec Laurence Lafond-Beaulne (la moitié de Milk Bone, faut-il rappeler), et puis ça arrive, le roulement roule, et la foule en clapote dans sa mare.

Soleil chaleur perce le plafond bas, brèche calorifère par laquelle la fête s’insinue, avec un peu de Survivor à la fin (citation d’Eye of the Tiger) : oui, on survit à la pluie, même qu’on s’amuse, semble-t-elle signifier. Réverbère, pulsant fort, renforce l’impression : « Je me gèle à l’eau, à l’au-delà / Ma tête est un bouclier, mais ça me va ». C’est fou comme l’électro rend battant : quand Ariane chante Debout, on dirait qu’elle parle aux gens. La pluie, ça unit. Le rythme aussi. « Merci les vaillants ! » s’écrie la chanteuse. Qui offre Miami en guise de merci.

Patrick nous l’dit quand même

Est-ce exprès ? Ça redouble d’intensité pour Patrick Bruel. Il a eu beau recevoir le Prix de la Renommée plus tôt dans la journée, ça n’a pas rendu les dieux de l’Olympe plus cléments. Vengeance grecque en ce jour de fête nationale des Français ? L’intéressé semble défier le sort avec ces colonnes du temple en projection de fond de scène : il est venu pour vaincre, et il vaincra. Aligne ses succès comme au peloton, Place des grands hommes, J’te l’dis quand même, toutes jouées un peu trop vite : les gens chantent quand même. C’est prévu : ils chantent aux mêmes endroits qu’au début des années 1990. Re-fe-le-me-le, chanteraient les gars de RBO (toutes mes références de RBO sont revenues en force, depuis leur Centre Bell). Chacun sa sorte de retour.

« J’ai attendu longtemps ce moment », dit Bruel, triomphant. « Ça fait des années que les organisateurs me demandent de venir, et on n’avait pas pu… » Et le voilà. « Et ce ne sont pas quelques gouttes de pluie qui vont gâcher la fête… » On l’avouera, ces gens détrempés semblent subjugués, ne doivent même plus sentir leur corps : ce Bruel a beaucoup, beaucoup compté, et il doit y avoir sur les Plaines en ce mardi soir pas mal de ceux et celles qui l’acclamaient à l’époque du veston noir et du pantalon de cuir. Le même costard, le même falzar que ce soir ? Peut-être pas, mais l’homme a son costume, et il en change peu. Pas plus que sa vieille propension à la démagogie appliquée : « Parce que le harcèlement touche aujourd’hui un enfant sur cinq, cette chanson s’appelle… Maux d’enfants. »

Il sait encore attendrir, le gars, et il est encore plus meneur de claques, comme quoi c’est possible. « Lâche-toi ! », exhorte-il le fan, un pour tous, tous pour un. « J’entends pas ! Plus fort ! », hurle-t-il. Et ça répond. Ce serait quasiment Johnny s’il y avait un peu de candeur dans le processus, mais chez Bruel, le naturel le plus naturel sent le calcul à tous les détours et tous les refrains-à-entonner. « Plus fort ! Sous la pluie ! Toute la nuit ! » Et ça crie aussi fort qu’il le demande. Je ne crois pas plus qu’avant un mot de ce qu’il raconte, mais je constate : il sait y faire, c’est terrifiant. Un vrai politicien de la chanson.

« Merci pour l’accueil que vous avez réservé à mon dernier album », jette-t-il après une récente chanson. Ne doute de rien, Bruel. Quel nouvel album, au juste ? Ah ! C’est pour ça que personne ne chantait les paroles. Mais ça redouble de sing-along quand il sert son pot-pourri de très anciennes, dont Marre de cette nana-là et La fille de l’aéroport. Pas gêné, il parvient à faire valser les Plaines sur l’air de Mon amant de Saint-Jean, reprise de… Lucienne Delyle. « Vous savez que ce soir, c’est le 14 juillet, quand même ! » Tout lui est bon.

Il récupère même les Rolling Stones qui seront ce mercredi sur la même scène, le bougre : She’s Gone parle d’une fille rencontrée dans un show… des Stones. À lui, les Stones, à lui, les Plaines, à lui, Alex Nevsky, le temps de partager On leur a fait croire (dans l’allégresse générale), à lui l’Alexandrie, Alexandra de Claude François ! À lui tout ce qu’il veut, à lui le ciel ! Eh oui. Sûr que c’est arrangé. Il ne pleut plus.

Bruel reçoit le prix Miroir de la Renommée

Patrick Bruel a reçu mardi au Festival d’été de Québec le prix Miroir de la Renommée. À quelques heures de son spectacle sur la scène des plaines d’Abraham — dont vous pourrez lire la critique par Sylvain Cormier sur l’application tablette et le site Web du Devoir —, le Festival a tenu à souligner le fait que le chanteur était « un géant de la chanson francophone avec qui la magie a toujours opéré au Québec comme en Europe ». En 2014, c’est Daniel Bélanger qui avait reçu la récompense.


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