Le bonheur de regarder en musique

Les musiciens eux-mêmes se fondaient parfois dans le paysage, tel le flûtiste Thomas Brawn (sur la photo), devant le tableau d’un de ses prédécesseurs, dont il mimait la posture avec délectation.
Photo: Christophe Huss Le Devoir Les musiciens eux-mêmes se fondaient parfois dans le paysage, tel le flûtiste Thomas Brawn (sur la photo), devant le tableau d’un de ses prédécesseurs, dont il mimait la posture avec délectation.

Pendant que le jazz, le rire et le cirque avivent la fièvre festivalière montréalaise, Ottawa est en mode chambriste et convivial avec Musiques et autres mondes, festival qui se tient du 4 au 17 juillet un peu partout dans la ville.

La formule est celle de l’immersion, avec plusieurs concerts chaque jour. Le concept est celui des rencontres et des surprises : concerts pizza, musique et cirque, soirées musicales et gastronomiques… À en juger par ce que nous avons vécu mercredi, non seulement la qualité est au rendez-vous. Elle est impressionnante.

Le Trio pour piano de Vienne, composé de Bogdan Bozovic, Matthias Gredler et Stefan Mendl, est un habitué de Musique et autres mondes. Il présentera trois programmes différents lors du festival 2015 et a donné dans l’après-midi de mercredi, à l’église Dominion-Chalmers, un premier concert d’une concentration exceptionnelle, avec, notamment, un fulgurant Trio opus 8 de Brahms.

Auparavant, à midi, dans une autre église de la ville, toute aussi remplie, le concert versaillais de Fuoco e Cenere permettait de redécouvrir la musicalité irradiante de Jay Bernfeld. Ce pilier de la viole de gambe en France et en Europe, doté d’une technique d’archet stupéfiante, est quasiment entré en transe dans les Folies d’Espagne de Marais. Avec un tel musicien, qui caresse les cordes et s’affranchit de la barre de mesure, tout peut arriver, à tout moment. Nous en avons savouré le meilleur. À noter l’excellente prestation de la jeune soprano Julie Fioretti, qui a su, dans l’épisode de la mort de la cantate Didon de Campra, trouver des ressources dramatiques qu’on ne lui soupçonnait pas.

Partout, lors de ces concerts diurnes, même si la moyenne d’âge est plutôt élevée, on voit affluer un public avec casques (et selles !) de vélo, se déplaçant ainsi d’un site à l’autre. Tout cela est fort sympathique et décontracté.

Le clou de la journée, et l’un des temps forts du festival, était évidemment la soirée à la National Gallery. Des solistes ou des petits groupes étaient disséminés dans les salles pour des prestations de 10 minutes en accord avec l’esthétique des oeuvres exposées, formant un mélange naturel de répertoires, du baroque au contemporain, en un parcours édifiant. Entre deux prestations musicales, signe de la qualité de l’organisation, des historiens de l’art attiraient l’attention des visiteurs sur certaines oeuvres particulièrement représentatives d’époques ou de styles.

Les musiciens eux-mêmes se fondaient parfois dans le paysage, tel le flûtiste Thomas Brawn, devant le tableau d’un de ses prédécesseurs, dont il mimait la posture avec délectation. Mon grand choc de la soirée est allé au fascinant Leaves of Grass (2012) de Geoffrey Farmer, un immense mur d’images découpées dans le magazine Life, fichées sur des tiges façon Wayang indonésien. Cette fascinante installation résume la grande et petite histoire du XXe siècle et rarement la musique contemporaine pour accordéon seul aura eu si judicieux emploi que d’accompagner la pérégrination des visiteurs autour de cet inépuisable chef-d’oeuvre.

Prochain temps fort de Musique et autres mondes : la visite, cette fin de semaine, du compositeur américain Morten Lauridsen, suivie, lundi, d’une journée dédiée aux compositeurs canadiens, avec, notamment, un concert entier consacré à l’imprévisible Jan Järvlepp.

Musique de Versailles / Wiener Klaviertrio / Soirée à la National Gallery

Oeuvres de Lully, Campra, Charpentier, Marais. Fuoco e Cenere, dir. Jay Bernfeld / Trio K. 564 de Mozart, Phantasiestücke op. 88 de Schumann et Trio op. 8 de Brahms / 100 musiciens et 150 mini-concerts dans les salles du Musée des beaux-arts du Canada.