Le réel irréel de Bertrand Belin

Encore méconnu de notre côté de l’Atlantique, le musicien à la voix grave parvient comme peu de ses contemporains à créer des univers mystérieux et poétiques.
Photo: Lebruman Encore méconnu de notre côté de l’Atlantique, le musicien à la voix grave parvient comme peu de ses contemporains à créer des univers mystérieux et poétiques.

Dans le registre de la chanson moderne, belle, poétique, mais un brin décalée, le Français Bertrand Belin fait probablement office de champion. Encore méconnu de notre côté de l’Atlantique, le musicien à la voix grave parvient comme peu de ses contemporains à créer des univers mystérieux et poétiques, qu’il juge plus proches du réel que l’on ne pourrait le croire.

Après des spectacles à Montréal et à Sherbrooke, Bertrand Belin sera de passage dimanche et lundi au Festival d’été de Québec pour défendre son quatrième et dernier disque, intitulé Parcs. L’album, où règnent des musiques lentes, pluvieuses, entre folk et rock à la diète, est tissé de textes brumeux mais haletants.

Et ce n’est pas du tout rébarbatif, Belin trouvant la manière de lier tout ça avec un petit je-ne-sais-quoi d’humour pince-sans-rire. SurRequin, il chante par exemple ceci : « Il y avait bien quelqu’un / Dans un parc / Je revois bien quelqu’un / Debout dans un parc / Mal tenir / De là à dire / Qu’il s’agissait / De moi. »

« Comme dans le cinéma ou dans le roman, il y a un certain classicisme en chanson, un mode de récit très répandu, et puis il y a toujours l’autre manière, plus contemplative, plus mystérieuse, explique Bertrand Belin en entrevue téléphonique au Devoir. Ma position c’est que le monde dans lequel je vis ne m’arrive pas avec clarté. Il me paraît chaotique, changeant, brusque, parfois très vaporeux. J’ai fait des chansons qui sont aussi étranges que le monde me semble étrange. Cela fait que j’ai une position de chanteur réaliste, mais c’est ma réalité, quoi. »

Le détail, c’est pas son truc

Ce qui crée le monde unique de Belin, c’est probablement l’utilisation de la répétition — il n’y a qu’à citer le titre Ça va ça va ça va ça va —, de mots simples et de décors imprécis. Le parolier de 45 ans utilise des expressions comme « quelque chose » ou « un endroit ». « Je ne suis pas tellement un chroniqueur, si vous voulez. Moi, j’apporte des situations comme si je posais une scène. Je mets deux personnages avec des masques blancs, tiens, et puis l’auditeur devient le metteur en scène de ce qui va se passer. Je pose des axes, des décors, des climats. Par exemple : quelqu’un qui revient, quelqu’un qui part, deux personnes qui se croisent. Ce sont des équations fondamentales de la vie quotidienne, et pas des situations vécues avec des détails, du genre “monsieur était habillé comme ça”. Le détail, c’est pas mon truc. »

Bien qu’il manie la plume avec brio, Belin, qui vient de terminer un nouvel album à paraître en octobre, ne se voit pas que comme un parolier, mais plutôt comme un auteur-compositeur-interprète où la voix, le texte et la musique ne forment qu’un. « Mes chansons ne sont pas mes textes, c’est très important pour moi. Mes chansons sont mes chansons. Il y a une tradition dans la chanson française où le texte est mis au premier plan, c’est surtout lui qui va détenir l’esprit de l’artiste par exemple. Alors que l’esprit de ce que je fais se trouve aussi dans la musique. C’est ce que j’ambitionne, ce que j’essaie de faire. »

Et sa voix chaude, un peu lancinante, pas nonchalante, non, mais presque ? « C’est ce qui plaît et qui déplaît, dit Belin. Il faut une certaine voix pour dire certaines choses. Et vous avez remarqué, je chante juste, mais je ne suis pas très équipé pour chanter en puissance. J’essaie en revanche d’accorder ma voix à mon propos. Et le chemin que j’ai trouvé, doucement, c’est celui qui m’a conduit à des amplitudes mélodiques assez ténues. Après, ma voix, elle a descendu au fil des années, je passe mes nuits à fumer dans des bistros, donc c’est normal qu’au bout du compte, ça arrive ! »

En sol québécois, Bertrand Belin jouera en formule réduite à trois musiciens, ayant laissé son claviériste et son bassiste à la maison — ce sont souvent les aléas des festivals à l’étranger. Mais il ne prévoit pas de grandes adaptations musicales. « Les chansons, je les ai suffisamment chantées seul, guitare-voix. Ça va simplement occasionner un peu de modulations sur ce qui passe avec l’énergie et les décibels, c’est distribué un petit peu autrement, minimise le Français. La scène c’est comme un cap Horn, il y a des risques à prendre, faut laisser le présent faire son travail. Fera-t-il beau, va-t-il pleuvoir ? C’est tout ça, un concert. »

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Composer: la métaphore du train

Questionné à savoir comment l’inspiration de ses chansons parfois vaporeuses lui venait, Bertrand Belin a utilisé une métaphore ferroviaire. « Vous voyez, quand vous êtes à la fenêtre du train, et que le train file, vous regardez l’air hagard par la fenêtre, et tout à coup, vous voyez quelque chose. C’est presque trop tard et vous vous empressez de regarder un peu en arrière. C’était quoi ce truc que j’ai vu ? C’est parfois un château, ou juste un bel arbre. C’est un peu comme ça la musique. Je joue, je joue, et à un moment donné, je vois passer quelque chose. Heureusement, ça va moins vite qu’un train, je peux en descendre et observer de près ce que j’ai vu passer. Il faut se mettre en position et guetter les épiphanies, savoir reconnaître un moment particulier, quelque chose qui est saillant. »


Bertrand Belin - Pour un oui pour un non

Pierre Kwenders, l’Espoir FEQ

Le Festival d’été de Québec a remis vendredi son prix L’Espoir FEQ à l’auteur-compositeur-interprète Pierre Kwenders. Le musicien, qui mélange l’électronique à la musique africaine, a déjà un disque en poche, intitulé Le dernier empereur Bantou. Kwenders remporte donc une bourse de 10 000 $, une guitare faite sur mesure, et une possible participation au Printemps de Bourges, au Paléo Festival en Suisse et au Bluesfest d’Ottawa. Les deux finalistes, Antoine Corriveau et The Franklin Electric, ont reçu chacun une bourse de 1000 $.