Morten Lauridsen, l’alchimiste qui enlumine les poètes

Morten Lauridsen sera l’hôte de Musique et autres mondes à Ottawa en fin de semaine.
Photo: Morten Lauridsen Morten Lauridsen sera l’hôte de Musique et autres mondes à Ottawa en fin de semaine.

Le festival Musique et autres mondes d’Ottawa reçoit un compositeur d’aujourd’hui dont les oeuvres font le tour de la planète. L’Américain Morten Lauridsen, une icône dans le monde du chant choral, nous parle de musique et de sa passion : la poésie.

Dans Shining Night, documentaire consacré au compositeur américain d’ascendance danoise Morten Lauridsen, 72 ans, le poète Dana Gioia, qui fut pendant six ans président du National Endowment for the Arts (l’équivalent américain du Conseil des arts du Canada), déclare, en parlant de celui qu’il qualifie de « génie » : « Sa musique semble récapituler toute l’histoire de la composition chorale occidentale tout en apparaissant neuve et contemporaine. » Le résumé est excellent. À l’écoute, la musique de Lauridsen, principalement chorale, semble parfois une déclinaison des Trois chansons de Charles d’Orléans de Debussy, nimbée des harmonies de Rejoice in the Lamb de Britten, le tout enchâssé dans un espace temporel et sonore associé aux polyphonies de la Renaissance. Ses compositions limpides, évidentes et proches, semblent avoir toujours existé.

Morten Lauridsen sera l’hôte de Musique et autres mondesà Ottawa en fin de semaine. Il animera un atelier ce samedi entre 10 h et 15 h et participera dimanche à 19 h 30 à un concert donné en son honneur par neuf choeurs. Dimanche, à 17 h, le documentaire Shining Night sera projeté à l’Université d’Ottawa.

Un refuge musical

Morten Lauridsen compose pour les voix. Des huit cycles vocaux à ce jour, cinq s’adressent aux choeurs, trois aux voix solistes. « Ce sont des oeuvres de plusieurs mouvements autour d’une idée ou d’un poète. Les madrigaux et le Lux Aeterna, présentés à Ottawa, font partie de ces cycles », résume Morten Lauridsen au Devoir.

Lux Aeterna, en cinq mouvements avec accompagnement orchestral, regroupe cinq textes en latin avec la lumière comme fil conducteur. « Je m’y suis penché au moment du décès de ma mère, pour me donner force et paix intérieures. Je voulais composer une méditation calme sur l’idée d’illumination. Il semble que cela touche beaucoup de gens. »

Ce n’était pas la première fois que Lauridsen se réfugiait dans la musique et la spiritualité. Il aborde sans complexe des textes sacrés : « J’ai grandi à Portland (Oregon) dans un foyer assez violent [quite abusive household]. L’église était un refuge, un moyen de supporter la situation. Lorsque j’ai commencé à composer au collège, à l’âge de 20 ans, mes premières compositions ont été des psaumes. » Aujourd’hui encore il nous dit parcourir régulièrement les textes des Psaumes, en latin dans le texte.

Le concert de dimanche à Ottawa reflétera fidèlement sa palette de couleurs : « Vous entendrez quelque chose de radicalement différent : les Quatre madrigaux sur des textes de la Renaissance. Tous les textes italiens sont liés au feu. C’est très passionné ! »

Le triomphe des roses

Ce cycle de madrigaux, une de ses premières oeuvres, a fait connaître Lauridsen des plus grands spécialistes dès les années 80 : Eric Ericson, l’autorité suprême en matière de musique chorale de la seconde moitié du XXe siècle en Europe, et Elmer Iseler (1927-1998), au Canada.

La grande percée internationale est venue dans les années 90 avec une oeuvre en langue française : Les chansons des roses sur des poèmes de Rainer Maria Rilke. « Le dernier mouvement, dirait-on, que j’ai écrit comme une simple chanson populaire presque enfantine, est devenu un tube. Et là, les gens se sont aperçu qu’il y avait un catalogue d’autres oeuvres chorales. J’avais écrit si calmement pendant toutes ces années. Puis le succès est arrivé à l’âge de 50 ans ! »

Aujourd’hui, tout a changé : « Quand vous composez, vous ne savez pas ce qu’il adviendra de votre musique. Je n’avais aucune idée que la mienne deviendrait si populaire. » Lauridsen a vendu 2 millions de partitions, et sa musique se trouve sur 200 disques !

Contrairement à Pärt ou Penderecki, dont les oeuvres sont aujourd’hui en quête d’une portée spirituelle, alors qu’ils ont commencé dans le contemporain « pur et dur », la musique de Lauridsen a invariablement été celle que nous entendons. « Mon expérience montre qu’un artiste doit faire son travail le mieux possible en ne s’attendant à rien et en cherchant à satisfaire sa propre quête d’excellence. »

Le succès, il le partage. Certes, il y a la musique« agréable à chanter », mais l’édifice repose sur un choix « très consciencieux » des textes. « J’ai composé de la musique sur des poèmes de Pablo Neruda, Robert Graves, Rainer Maria Rilke. Ces textes parlent à tous, car ils parlent de la condition humaine, de l’amour, de la spiritualité, de la beauté. Elle est là, la connexion avec les gens. »

« La poésie nous élève, dit celui qui avoue en lire tous les jours. Je commence même tous mes cours à l’université en lisant un poème. J’ai la plus profonde admiration pour ces créateurs qui atteignent avec des mots ce que je recherche avec l’aide de notes de musique. »

C’est en regardant la mer, depuis sa maison sur l’île de San Juan, en face de la baie de Victoria, que Morten Lauridsen pense aux poètes « qui nous éduquent, nous éclairent, nous élèvent ». C’est là qu’il crée. Sa pièce préférée ? Le second mouvement des Chansons des roses : « Contre qui, rose, avez-vous adopté ces épines ? » « Nous sommes tous dans cette situation : donner de l’amour sans retour, être incompris, récolter des épines. Et toutes ces questions sont posées par Rilke à une rose. Dans ma musique sur ce poème, rien n’est résolu ; pas une cadence, pas une suspension, pas une appoggiature. »

À travers cette alchimie, Lauridsen est persuadé d’une chose : « Lorsque les auditeurs vont à un concert de mes compositions, ils sont enrichis non seulement par la musique, mais aussi par les mots. »

www.youtube.com/watch?v=Q7ch7uottHU

Morten Lauridsen

À Musique et autres mondes, samedi 11 et dimanche 12 juillet

2 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 juillet 2015 12 h 19

    Interview très inspirante

    Bravo !

  • Ginette Masse-Lavoie - Abonnée 13 juillet 2015 00 h 31

    Merci pour cette présentation!

    J'aime beaucoup les oeuvres de ce compositeur, des oeuvres qui nous émeuvent profondément, une musique et des textes qu'il faut écouter dans un quasi recueillement pour les laisser nous habiter. À la radio de Radio Canada(Ici musique et CBC radio 2) on nous en présente régulièrement dans les émissions de chant choral. C'est comme ça que j'ai découvert cet artiste unique . Jamais je n'avais entendu parler de lui auparavant. C'est pourquoi je vous remercie d'avoir fait cette présentation vraiment intéressante. Maintenant il n'est plus pour moi un fantôme. J'ai un excellent souvenir d'un concert à l'église St-Jean Baptiste il y a quelques années où le choeur" Musica Antiqua" avait interprété des oeuvres de M.Laurisden, dont: "O Magnum Mysterium". Inoubliable!
    Ginette Lavoie