Taylor Swift émerveille au Centre Bell

Elles arrivent de partout, ces fillettes, avec la grande soeur ou les parents. Par grappes, de jeunes filles se meuvent dans le Centre Bell sans se décoller d’un micron, encore plus fébriles parce qu’ensemble. Eh ! Elles vont voir Taylor Swift ! La Cendrillon-pour-vrai, avec le talon aiguille de vair, un mardi soir sur la Terre. Les admirateurs sont minoritaires : ici, on s’identifie. Festival de l’égoportrait, nation selfie. Du déguisement, aussi : des dizaines et des dizaines de princesses en robes de bal scintillantes d’ampoules, et une armée de licornes. Pourquoi des licornes ? Pourquoi pas ?

Pour combien est-ce le tout premier spectacle de mégavedette de la planète pop ? Lady Gaga, c’est déjà hier, la championne des « petits monstres » chante maintenant avec Tony Bennett. Taylor Swift, elle, a rajeuni, le virage pop l’a délestée du très large public de la musique country, tous âges confondus, et les 25 ans de la chanteuse sont celles d’amours très adolescentes : plusieurs des chansons de 1989, l’album aux cinq millions d’exemplaires, évoquent les émois et remous de la liaison de Taylor avec l’un des beaux gosses de One Direction (Harry Styles, m’en demandez pas plus).

Il y a une première partie, un certain Vance Joy. Australien, ancien joueur de soccer. Chanteur de folk-pop pas désagréable au demeurant, mais sans plus. Sorte d’Ed Sheeran du pauvre. Passons. « So you guys are excited to see Taylor Swift tonight ? », ose demander Joy. Cris d’anticipation. Simple échantillon. Ça va être strident, très strident. À en déchausser les dents.

Faut occuper tout ce monde à la pause : regardons Taylor Swift durant le tournage du clip de Shake It Off, avec notre héroïne en meneuse de claque, très Toni Basil dans le genre (quelqu’un dans la salle se souvient-il de Mickey ?). Et puis Taylor à l’écran répond à des questions de fans. C’est un peu beaucoup la télé, presque un Taylor Swift Channel. En circuit fermé. C’est ponctué de gros plans en direct, les spectateurs en vedette : costumes, pancartes, liesse générale. Pas de temps mort.

Bienvenue à… Broadway

Et puis ça y est. Le rideau tombe. Ça va commencer. Une escadrille de réactés me traverse d’oreille en oreille. Chanson d’ouverture en mot de bienvenue au centre de l’univers : Welcome to New York. On dirait une pub de syndicat d’initiative : venez à Broadway ! Les danseurs de la belle se la jouent 42nd Street, et Taylor Swift gambade le long d’une passerelle aussi longue que celle de U2. La chanson d’ensuite, New Romantics, donne le ton : « Cause baby I could build a castle/Out of all the bricks they threw at me/And every day it’s like a battle/But every night with us is like a dream… »

Frénésie jusqu’au plafond. Fillettes et jeunes filles se pincent : non, elles ne rêvent pas. Ou plutôt si : rêve éveillé. La chanteuse sourit, et le sourire est relayé sur les écrans géants. Et puis c’est le bonjour en français dans le texte. « Je m’appelle Taylor, j’adore le Québec ! » C’est la même Taylor qui s’est gagné tout le monde à Tout le monde en parle. Craquante et habile. « I was born in 1989 ! » lance-t-elle. Dans la chanson d’après, les mesures sont ponctuées par des « Montreal » percussifs : elle a tous les trucs, cette Swift.

Séquence sensuelle : I knew You Were Trouble. On pense à Madonna, période noir et blanc. Les danseurs et Taylor se frôlent et se frottent : rien de très neuf, mais pour qui d’autre que moi dans ce Centre Bell subjugué ? Ce maillot deux-pièces noir à brillants, c’est quand même la version sage. Ici, on parle de gentille énergie, de girl power pas du tout sulfureux : « Montreal, do you want to come alive ? » Et ça danse ! Les chorégraphies sont dynamiques, sans dynamite.

Un clip, entre deux titres, permet aux amies célèbres de témoigner (et à la vedette de changer de costume) : Lena Dunham et cie l’affirment, Taylor est formidable, fidèle et chouette copine. Et la Taylor en question revient en robe deux-pièces à petites lumières roses, entourée de ses danseurs en Gene Kelly façon Chantons sous la pluie. Fou comme on peut tout reprendre à son compte sans se soucier de nommer ses références : l’époque est au prêt-à-emprunter. Taylor Swift, la championne des droits d’auteur qui a fait plier Apple, doit-elle ici quelque pécule à la MGM ? Rappelons que tout photographe présent ce soir cède par contrat ses clichés, et que Le Devoir a dit non merci.

La robe tombée, Taylor continue en dessous blancs, mais demeure chaste et immaculée. Digne de la princesse qu’elle est. Un peu agace, à la limite. Eh ! Elle vient du country, quand même, et nous le rappelle, le temps de revisiter son Love Story à l’acoustique, « en duo » avec la foule. Ça finit au bout de la passerelle, qui s’est élevée comme une rampe de lancement. Suit une longue tirade de la chanteuse sur l’estime de soi et la beauté intérieure de chacun (quand on a un visage d’ange, ça ne nuit pas, comprend-on). On est un modèle ou on ne l’est pas.

Allons, pas de cynisme. Laissons Taylor Swift et son public à leur communion : elles sont heureuses ensemble, l’expérience importe, surtout si c’est le premier concert d’une vie. La chanteuse, sur sa passerelle tournante et surélevée, est comme au ciel, et elle offre le merveilleux en même temps que le possible. Ce n’est pas rien. C’est même assez beau.