Infatigable Zebda

De gauche à droite: Mustapha Amokrane, son frère Hakim et Magyd Cherfi, trois membres du groupe français Zebda, lors d’un spectacle l’année dernière. « Depuis les premiers jours de Zebda, l’idée, c’est de divertir les gens. Et d’assumer complètement ça tout en disant des choses, en ayant à l’esprit que la fête est tellement plus belle quand elle a du sens », raconte Mustapha.
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse De gauche à droite: Mustapha Amokrane, son frère Hakim et Magyd Cherfi, trois membres du groupe français Zebda, lors d’un spectacle l’année dernière. « Depuis les premiers jours de Zebda, l’idée, c’est de divertir les gens. Et d’assumer complètement ça tout en disant des choses, en ayant à l’esprit que la fête est tellement plus belle quand elle a du sens », raconte Mustapha.

La sonnerie a résonné cinq ou six fois avant que la boîte vocale ne prenne le relais. Visiblement, Mustapha Amokrane, du groupe Zebda, avait oublié notre rendez-vous téléphonique. Ça arrive, plus souvent avec les entrevues outre-Atlantique, rien de dramatique, mais quand même, faudra tout replanifier… Mais trente minutes plus tard, le téléphone sonne : « Allô ? C’est Mustapha. »

Un peu désemparé, le vétéran musicien du mythique groupe français a une excuse qui nous a coupé le sifflet pour expliquer son oubli : son père avait rendu l’âme peu de temps auparavant, et l’horaire et les pensées ont été ébranlés. À nous alors d’insister pour remettre la discussion à plus tard, quand la tempête sera passée. Mais Mustapha, dont le frère Hakim est aussi dans Zebda, insiste : « Je suis prêt à le faire parce que la vie continue, et que je sais que mon père était quelqu’un de très travailleur, et qu’il était très fier de nous, donc on va continuer à faire ce qu’on a à faire. »

On se permet de raconter cette histoire personnelle, car elle montre un Zebda infatigable, qui n’a pas baissé pavillon — et ce, malgré une pause de près de huit ans qui a permis à ses membres de développer des projets solos. Le groupe, qui compte aussi en ses rangs Magyd Cherfi, Joël Saurin et Rémi Sanchez, a livré deux disques dans les trois dernières années, et n’a jamais cessé de faire cogiter son public tout en le faisant danser.

« Depuis les premiers jours de Zebda, l’idée, c’est de divertir les gens. Et d’assumer complètement ça tout en disant des choses, en ayant à l’esprit que la fête est tellement plus belle quand elle a du sens », raconte Mustapha.

Le groupe toulousain, formé de fils d’immigrants algériens, a connu ses heures de gloire en 1998 avec la pièce Tomber la chemise, tirée de leur troisième disque, Essence ordinaire, sur lequel on peut aussi entendre Y a pas d’arrangements et Oualalaradime. L’année dernière, ils ont fait paraître un sixième album, Comme des Cherokees, où Zebda se révèle encore pertinent et amusant. Manifestement, le désir d’avoir un impact comme artiste reste présent dans le groupe.

« Notre père n’était pas instruit, il n’est jamais allé à l’école, mais il était très cultivé, finalement, puisqu’il connaissait des poésies par coeur à la pelle, raconte Mustapha. Ce qui signifie beaucoup sur la place des artistes qui l’ont accompagné dans sa vie. Je dirais que c’est des réflexions qu’on a déjà eues de son vivant et qu’on continue à avoir. »

Du vieux son pour rajeunir

Musicalement, Comme des Cherokees montre un Zebda qui n’est pas à bout de ressources. Le disque offre une énergie encore vigoureuse, et paradoxalement renouvelée par de vieilles musiques, comme du funk et du reggae. Si Second tour, paru en 2012, s’était composé dans l’enthousiasme des retrouvailles, Comme des Cherokees est porté par l’énergie de la tournée qui a suivi le retour du groupe. Et Zebda a aussi recruté un nouveau membre, le guitariste et réalisateur Yarol Poupaud, venu en remplacement de Pascal Cabero.

« Ça ouvrait la porte au guitariste extraordinaire qu’est Yarol, dit Mustapha. Et ça nous a donné vachement de possibilités pour aller chercher cette énergie funk, rock, reggae aussi, et avoir un style plus déterminé, alors que Zebda était parti vers quelque chose de plus patchwork, je dirais, d’un peu plus métissé. »

Encore, on sent Zebda mû par une volonté de continuer d’avancer, malgré une réputation déjà gagnée et des hits à la pelle. « On aime beaucoup cette idée de tradition et d’histoire, mais on ne vit pas dans un musée, la musique ne vit pas dans les musées. C’est pour ça que c’est très important pour nous de faire des nouvelles chansons, de nouveaux disques. Et quand on en fait, on les taille pour la scène, ce qui nous permet de ne pas être dans la répétition permanente. »

Zebda sera de passage au Québec pour trois concerts, dont le premier est ce mardi soir au Métropolis de Montréal dans le cadre de Nuits d’Afrique. Mercredi, la formation sera à Sherbrooke, et le lendemain, elle montera sur la scène de la place D’Youville dans le cadre du Festival d’été de Québec.

« On est bien venus six ou sept fois chez vous, mais il se trouve que ça fait bien dix ans qu’on n’est pas venus, dit Mustapha. Il y a une dimension passionnante dans le fait de parler la même langue. Ça permet d’échanger directement beaucoup de choses. Et il y a cette différence notable : les questions d’identité ne se posent pas du tout de la même manière. Il y a la sensation d’être à la fois très loin et tout près. »

Tomber la chemise, une prison ?

Pour beaucoup de gens, Zebda se résume à leur pièce phare Tomber la chemise, contagieux succès ensoleillé. Avoir une pièce à succès comme celle-là, c’est une prison pour un groupe ? « Aujourd’hui, c’est plaisant, ça fait quand même quelques années, dit Mustapha Amokrane. La particularité de notre histoire, c’est qu’on n’a pas fait qu’un tube, on a fait un gros tube ! C’est un truc ultrapopulaire, cette chanson. Mais ç’a été réducteur un moment. C’est jamais agréable d’être réduit à une seule dimension, surtout quand on a la prétention d’être multifacettes. Quand on écoute cet album-là, Essence ordinaire, il y a bien sûr Tomber la chemise, mais il y a aussi Le petit Robert et Double peine, qui sont des chansons plus dures, plus tristes, plus sombres. Tomber la chemise, c’est à la fois une chance, et, comme pour tout le monde qui connaît ce genre de situation, on se bat un peu contre. »