Ces chaleurs fragiles

La musicienne Natalie Prass sait mimer la grâce et occuper l’espace avec une démarche aguichante, fragile dans son esprit soul.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La musicienne Natalie Prass sait mimer la grâce et occuper l’espace avec une démarche aguichante, fragile dans son esprit soul.

C’était une pièce de théâtre faite concert, ou l’inverse. Natalie Prass sur scène, c’est un numéro, dans le sens de prestation étrange et fabuleuse, celle d’une femme fatale terriblement fragile. Sa voix d’ange, très puissante bien qu’elle passe le plus souvent par ce fil invisible au-dessus de sa tête, serpente et nous capture — comme un lasso.

La musicienne américaine de Richmond, Virginie, est entrée figée dans sa robe noire et ses escarpins or. Un seul mot : « Bonjoûûr. » On se doutait qu’il n’y aurait pas d’orchestre sur scène comme sur son album, et en effet ils n’étaient que quatre : deux guitares électriques, une basse, une batterie. D’emblée, la fantaisie immatérielle de sa pop orchestrale a perdu ses cuivres, sa harpe et sa légèreté. C’était une mue : bonjour, soul-blues-rock.

Apparemment, Natalie Prass devait dégeler, apprivoiser la bête étendue dans la salle noire, un public clairsemé avec, semble-t-il, des Américains de son patelin. Après Your Fool, oui : elle a souri. Des coeurs ont dû craquer parce que son sourire est une chaleur, enfin — et la preuve que son repli sur elle-même, sous sa frange et sa tignasse frisée qu’elle manipule constamment, est flexible.

La plupart de ses pièces, Natalie Prass les a entamées quasi a capella. Une esquisse de mélodie avant la voix, puis les instruments arrimés lentement à l’ensemble. Pour It Is You, ici très épurée, la musicienne a d’ailleurs interpellé ses musiciens. « This song could use some bass, right ? »

Et le moule de casser. Natalie Prass, toute à ses mains, mime la grâce et occupe l’espace avec une démarche aguichante, danse avec un balancement du bassin parfaitement synchrone au pouls de sa note. Pour peu, il y aurait fascination.

Quand il n’est pas tourné vers le sol, son visage en sculpture classique cherche la lumière et montre la violence des sentiments qui la travaillent — une fantaisie, un désir, une colère peut-être, surtout sur Violently. On se dit qu’il y a là une âme bien particulière, fragile, affranchie mais capable de puissance.

Sur l’inédite Last Time, avec tambour en sourdine et harmonies graciles, puis sur la-pièce-qu’ils-ne-jouent-jamais (mais qu’ils ont jouée, cette fois), très haute malgré le registre appréciable de la musicienne, sa touche s’est raffermie : mélodies en façonnage, silences, reprises, dépouillement soudain, enterrement contrôlé. Elle s’amuse, Natalie Prass.

Justement : entre les pièces, elle blague. On la découvre malicieuse comme une petite fille. Ses musiciens font tout pour elle, ils assurent une présence quand leur muse disparaît au fond de la scène ou s’y accroupit, toute à sa bulle, parlant peu, laissant une distance avec l’assistance. Sans doute y a-t-il quelques médusés dans la salle, quelques ennuyés. Mais aussi des charmés.

Le grand défi de Natalie Prass était de faire sans l’orchestre, comme un bal sans danseurs. Défi relevé, à cela près que sa soul grésillante, traversée par un léger esprit folk, manquait parfois d’enveloppe. C’est surtout Reprise, en spoken word, normalement rythmée aux cordes et aux cuivres, qui a perdu au change — passant du tourbillon d’un monde surréaliste à celui, plutôt décevant, d’un monde désarticulé.

À la fin, des frissons : pour My Baby Don’t Understand Me, manipulée comme elle a manipulé le reste, librement. « Our love is a long goodbye », a-t-elle répété, explosive, vibrante. Verdict noble : Natalie Prass a tout, la voix, l’aura de crooner jazz tourmentée, fragile, un ange en migration. Mais le sentiment demeure qu’elle n’a pas tout donné. Qu’il lui reste un peu de feu en réserve.

James Vincent McMorrow, aérien

Deux heures plus tard, dans un Métropolis à moitié plein, la foule a perdu vingt ans d’âge et l’atmosphère a gagné trois crans de voltage. James Vincent McMorrow est un homme attendu.

« Easy ! I could be terrible. » À son entrée en scène, acclamé par le parterre, le musicien irlandais de 32 ans a joué la carte de l’humilité — ce qu’il est, un homme simple qui, ce soir-là, a mis sa casquette et s’est entouré des plus simples éléments : deux guitares, un clavier. Et un micro.

Il sera seul sur scène, et ce sera d’ailleurs le spectacle d’un seul homme, une tragédie en actes emmêlés. Une grande nostalgie planait dans l’air, ce qu’il a avoué. L’heure est grave. « It is terrifying to be all by myself », a-t-il lâché, timide mais très bavard, prompt à la confidence. « I give my love too easily. » Et le public d’opiner dans une grande clameur.

James Vincent McMorrow à Montréal, c’était le retour d’une amitié fraternelle, même d’un lien quasi amoureux. Dix-huit pièces, presque une heure et demie de spectacle, et le public tenait encore debout. C’était un soir aérien.

Sur la scène dépouillée, impossible de restituer les couches et le pouls composite de Post Tropical — le musicien a donc déconstruit l’album, laissant à découvert un squelette inédit, reprenant aussi en version acoustique (piano ou guitare) plusieurs pièces d’Early in the Morning, son premier album.

Après un aparté a capella qui a donné le ton — My Funny Valentine de Frank Sinatra —, des cris ont accueilli We Don’t Eat, classique, puis Sparrow The Wolf, une cavalcade à la guitare. Qu’on se le dise : l’Irlandais a cette manière de jeter la tête en arrière pour faire monter, bien haut, sa voix bouleversante de falsetto. On ne sait ce qui pousse hors de ce corps frêle une telle puissance lyrique, sinon son âme elle-même.

Avec Red Dust, un peu jazzée, groovée même, portée par une ligne basse et cette note suraigüe de la finale, ce fut un coup de grâce. Il fallait entendre l’explosion de la salle, qui a d’ailleurs suivi ses pics vocaux avec une vigueur de peuple en communion.

Généreux, droit comme une règle mais souple dans son approche, le musicien avait de petits hochements de tête et clôturait ses pièces avec un timide « Thank you ». Sa signature jeudi soir : des pics de tête, des yeux fermés, des chants ponctués de plaintes et des fins abruptes. Et l’illustration de la dualité de son caractère : fort et fragile.

Et l’énergie, la fête ? Elle est passée par Follow You Down To The Red Oak Tree et The Lakes, à la guitare électrique, puis dans une version dépouillée de Gold et dans la très connue Breaking Hearts, où la foule a chanté avant d’onduler, claquant des mains. Un lien est apparu, nouveau. C’était la dernière ascension : Cavalier, très soul, decrescendo parfait, a mis le point final.

C’était le soir d’un seul homme qui a tout donné, allouant même deux rappels — dont une version de And if My Heart Should Somehow Stop sans ampli, sans micro. C’était un seul homme, avec nous.